Marshall McLuhan, un grand artiste

Il aurait cent ans aujourd’hui et même si je ne l’ai pas lu de manière intense, il habite toujours mes réflexions sur les technologies récentes et la cyberculture. Dans la Twittosphère, de tweets en retweets, une pluie de citations connues provenant des ouvrages de l’auteur s’éparpillent. À mon sens, l’une des plus percutantes d’entre toutes ne se trouve ni dans ses ouvrages, ni dans ses entrevues radiophoniques ou télévisées. Inédite, elle se cache dans un article du journal Le Devoir ce matin. Presqu’un secret de savant ou un héritage bien gardé à l’intention d’une personne qui nous connaît trop bien, c’est à son fils Éric qui l’a dite :

« Il suffit de regarder le présent de près, d’en faire l’inventaire, de le décrire le mieux qu’on le peut et les gens vont vous qualifier de prophète (ou de gourou) ».

Certaines personnes sont tellement aveuglées par ce qui n’a pas lieu, sur ce qui pourrait avoir lieu dans le futur ou sur ce qui a eu lieu par le passé qu’ils appellent prophète celui qui pose le regard, tout doucement, sur le présent.

Pour l’auteur, la figure du moment présent par excellence était celle de l’artiste qu’il définissait comme celui qui « picks up the message of cultural and technological challenge decades before its transforming impact occurs. » Le secret : le regard posé, tout naturellement, sur le moment présent. Et ce regard permet non seulement de parler avec acuité du futur, mais aussi et surtout de le créer. Et McLuhan, même si on ne l’a jamais lu, habite nos pensées. Des pensées qu’il a créées, au moins en partie, plusieurs décennies plus tôt…

Sur ce, je vous laisse avec cette belle réflexion, prononcée par un théoricien du présent, sur le futur des universités.

Marshall McLuhan: Advice for Universities of the Future from SiG @ MaRS on Vimeo.

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bleuOrange 04!

bleuOrange, Revue de littérature hypermédiatique entame le printemps en beauté pour sa quatrième édition!

Avec des adaptations françaises de Téléport (Jhave) par Alive Van der Klei et For All Seasons (Andreas Müller) par Gabriel Gaudette ainsi que des oeuvres originales de Boris Dumesnil-Poulin, Grégory Fabre, Patrick Burgaud et Philippe Bootz.

Rédactrice en chef : Alice Van der Kley
Commissaire : Isabelle Caron
et une équipe du tonnerre (mon nom y figure, mais je n’ai aucun mérite pour ce numéro).

À vos curseurs…Go!

Digital Ghosts : les oeuvres numériques dans la lorgnette de la hantise

En lisant le texte « Digital Ghosts. Voice and Migratory Hauntings » de Nermin Saybalisi, j’ai pris en note plusieurs passages appuyant la pertinence de l’utilisation de la lorgnette de la hantise pour comprendre l’expérience des œuvres d’art numériques. Au fil de mes recherches sur l’effet de présence, la hantise est devenue un aspect important de mon propos. En fait, la hantise représente une forme de risque, le pendant fou de l’expérience de l’effet de présence. C’est en même temps une forme historique plutôt curieuse. Plusieurs dimensions des oeuvres d’art numérique peuvent être étudiées sous cette lorgnette :

1-La dimension audiovisuelle : dans les théories de l’expérience audio-visuelle, il y a ce que l’on appelle les negative images et negative sounds pour désigner les images que l’on ne voit pas (engendrée par les sons) et les sons que l’on n’entend pas (générés par la dimension visuelle). Ces éléments invisibles, qui se présentent sous le mode de la hantise, sont pourtant au cœur de l’expérience esthétique d’une panoplie d’oeuvres d’art multimédia. Pour comprendre cette rencontre du sonore et du visuel, on peut étudier cet espace mixte, hanté, qu’elle génère.

« the visual and the audio refer to each other, they engage with an external space which does not belong to either of them, in order to signify the things that are beyond the visible and the audible. » p.325″

2-La dimension (non) ontologique : pour les oeuvres numériques, l’ontologie devient ce que Derrida appelait une hantologie. Celle-ci permet d’étudier les signes instables de l’oeuvre d’art, véritables brèches pour l’imagination, comme « éléments essentiels ». Les oeuvres numériques, tout comme la hantise, ont leur propre logique s’instaurant dans l’imaginaire du spectateur.

« By leaving room to imagination or dream, they [digital artworks] shadow the « Thruth » itself » p.321

3-La dimension performative : l’expérience des oeuvres numériques comportent une dimension performative par la participation qu’elles engagent de la part de leur spectateur. Celui-ci construit un espace à partir de l’expérience multisensorielle de l’oeuvre et de ce qui le hante (éléments invisibles et inaudibles) au moment présent.

« a « performative » act of seeing, which offers an understanding of looking and listening as central to the process of inventive and creative interpretation of the world and the making of knowledge of the world » p. 320

4-La dimension indiciaire : les oeuvres numériques offrent des traces virtuelles, mais actuelles (effectives), se situant ainsi, de manière simultanée, dans un ici et un ailleurs, un passé et un présent. Cette présence actuelle d’un passé, une expérience propre à la hantise, engage d’emblée une réflexion historique ou, du moins, « temporelle ».

« to engage with ghostliness and haunting is a matter of producing a hospitable memory-of encouring memory to become present in order to give a historical counter-response » p.329-330

6-La dimension de la résistance : la hantise permet d’étudier l’aspect insaisissable, fuyant, indomptable des oeuvres numériques.

« The « digital ghosts » in this chapter are what resist being domesticated or excluded » p.340

La posture de la hantise implique de ne jamais parvenir à « saisir » son « objet » d’étude sans d’abord se laisser saisir. L’historien hanté recrée, par sa reconstruction historique, un espace invisible et fuyant généré par l’expérience des oeuvres numériques. Son but est d’en transmettre l’expérience : une expérience temporelle dans la mesure où la hantise implique à la fois le présent et le passé. Et, surtout, la posture de la hantise lui permet de questionner et requestionner sans cesse le présent qui l’habite :

« [ghost] It is, though, capable of doing at least one thing successfully : making us feel that something is going wrong in the present. In so doing, it makes us question the present » p.32

BOO!


Le Web est hanté!!! The Web is haunted!!!

English Follows

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Le numéro 38 du Magazine électronique du CIAC, WEB HANTÉ, est maintenant en ligne! http://www.ciac.ca/magazine/

Quels sont les fantômes du Web? Le Web, est-il hanté au même titre que les autres médias? Comment cette hantise s’exprime-t-elle dans les oeuvres d’art Web?

Découvrez les réflexions de Jim Andrews, Brandon Jan Blommaert, Simon Brousseau, Isabelle Caron, Gabriel Gaudette, Joëlle Gauthier, Amélie Paquet, Bernard Perron et Jeffrey Sconce, l’auteur du livre « Haunted Media : from Telegraphy to Television » (2000) au sujet du Web hanté.

Je vous invite aussi à rejoindre notre communauté Facebook afin de poursuivre l’exploration du thème Web hanté via une « hantise hebdomadaire ».

Bonnes découvertes!

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CIAC’s e-magazine’s 38th issue, HAUNTED WEB, is now online! http://www.ciac.ca/magazine/

Who and what would be the ghosts of the Web? Is the Web haunted in the same way than other medias? How Web art responds to this phenomenon?

Discover more about the haunted Web through reflections from Jim Andrews, Brandon Jan Blommaert, Simon Brousseau, Isabelle Caron, Gabriel Gaudette, Joëlle Gauthier, Amélie Paquet, Bernard Perron and Jeffrey Sconce, the author of « Haunted Media : from Telegraphy to Television » (2000).

I invite you to join our Facebook community for our weekly “haunted post” as well as further details and information on the Haunted Web thematic.

Enjoy!

Magazine électronique du CIAC numéro 37 : "Je est un autre"…sur le Web!

Le magazine dont je suis la rédactrice en chef…

English Follows

Chères lectrices, chers lecteurs,

Je est un autre, le numéro 37 du Magazine électronique du CIAC (Centre international d’art contemporain), est maintenant en ligne! http://www.ciac.ca/magazine/

Le numéro comporte d’entrée de jeu un essai, rédigé par le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, portant sur quelques bouleversements identitaires occasionnés par les technologies numériques. Louise Boisclair nous livre un compte-rendu réflexif au sujet d’une récente publication en ligne, Le performatif du Web de Joanne Lalonde, spécialiste des arts hypermédiatiques, paru à la Chambre blanche en 2010. Hilde G. Corneliussen, auteure de plusieurs ouvrages sur les questions identitaires et féministes dans les jeux vidéo, propose une réflexion personnelle sur son avatar de World of Warcraft.

Qu’est-il advenu d’Adrienne Eisen, l’une des pionnière de l’hypertexte, auteur de Six Sex Scenes? Dans une entrevue effectuée pour le numéro 37 du Magazine électronique du CIAC, vous découvrirez les multiples facettes de cette auteure dont le parcours est peu commun.

Vous trouverez également, sur le thème « Je est un autre », des analyses d’oeuvres hypermédiatiques par Sheila Petty, auteure de plusieurs écrits sur la représentation de l’identité africaine dans les nouveaux medias, Fanny Georges, auteure du récent ouvrage Identités virtuelles. Les profils utilisateur du web 2.0 (2010), Cyril Thomas, commissaire et rédacteur de la revue Transdigital, et Marianne Cloutier, doctorante et spécialiste des questions identitaires dans le bioart.

Abonnez-vous au Facebook du Magazine électronique du CIAC pour découvrir, à chaque semaine, des blogues de fiction qui nous permettront d’explorer davantage la thématique Je est un autre!

Bonne lecture et explorations hypermédiatiques!

Paule Mackrous (Rédactrice en chef)

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Dear readers,

“I is another” the 37th issue of CIAC’s e-magazine – is now on line at http://www.ciac.ca/magazine/

The issue offers up an essay by psychiatrist and psychoanalyst Serge Tisseron that deals with the upheavals in identity brought about by digital technologies. Louise Boisclair reflects upon the subject of a recent on-line publication entitled, Le performatif du Web written by Joanne Lalonde, an expert in hypermedia art, published in la Chambre Blanche in 2010. Hilde Corneliussen who has written a number of texts on the issues of identity and feminism in video games offers up her own thoughts on her avatar in World of Warcraft.

What happened to Adrienne Eisen, one of the pioneers of hypertext, author of Six Sex Scenes? Discover the multiple facets of this author’s personality whose life experiences are quite extraordinary.

Also on the theme of “I is another” this issue presents analysis of hypermedia works by Sheila Petty who has written several texts on African identity representation in new media, Fanny Georges, author of the recently published Identités virtuelles. Les profils utilisateur du web 2.0 (2010), Cyril Thomas, curator and editor of the transdigital magazine and Marianne Cloutier, doctoral student and expert on identity issues in bio-art.

Join CIAC’s e-magazine Facebook community to discover our weekly fiction blogs that will allow us to further explore the theme “I is another”!

Enjoy!

Paule Mackrous (Editor-in-Chief of CIAC’s e-magazine)

Giant Robot et pensée académique

C’est à New-York que j’ai découvert pour la première fois la boutique/librairie/galerie/magazine Giant Robot. Depuis ce temps, je fais toujours l’arrêt « GR » lorsque je passe dans le coin. Il y en a un à San Francisco aussi, donc je m’y suis arrêtée comme d’habitude pour acheter quelques T-Shirts. Cet endroit est vraiment extraordinaire tant dans son concept que dans son contenu. Le but est de valoriser la culture asiatique-américaine. Cette « culture » n’a rien à voir avec les quartiers chinois de ces deux villes. J’aime bien les odeurs de poisson des quartiers chinois, mais ils ne rendent pas compte de cette jeune effervescence intellectuelle comprise dans cette culture. Au contraire, ils perpétuent une idée stéréotypée, à tout le moins pas complètement fausse, mais sortons-en!

Giant Robot et l’histoire de l’art

Cela fait plusieurs fois que je consulte les livres que GR distribuent ainsi que les oeuvres exposées. Je n’aime pas parler de temps en termes d’évolution, mais puisqu’on parle toujours d' »avancement des recherches » dans le milieu universitaire, vraiment, pour l’art et l’histoire de l’art, ils sont « en avance ». Je dis ça parce que plusieurs historiens apparaissent comme innovateurs, mais qu’ils n’ont jamais ouvert un livre d’histoire de l’art asiatique-américain contemporain. Certains sont des livres graphiques, contenant des dessins de l’auteur (et non seulement des artistes dont il est question), d’autres écrivent à la main sous forme de journal intime. La première fois que j’ai pris conscience de cela, toute une autre perspective s’est ouverte dans mon esprit. J’ai compris ce que voulait dire de ne pas faire la distinction entre théorie et pratique et entre les magazines, les oeuvres, les livres, les vêtements, les jouets pour enfant…etc. Bref, entre l’art et la vie. Ils ne la font pas la distinction.

En termes de références disons potentiellement académiques, la boutique comporte surtout des livres sur l’histoire (monographies surtout) du Lowbrow Art et du graffiti. À quand l’achat de ces livres pour nos bibliothèques universitaires? Enfin, lorsque j’ai voulu donner un cours sur le graffiti et parler du Lowbrow Art, je croyais qu’il n’y avait pas beaucoup de références, c’est complètement faux. Le graffiti est riche en histoire et ça, je le savais, mais je ne trouvais pas grand chose dans ma propre bibliothèque. Et le Lowbrow Art est en train de s’institutionaliser! (voir le dernier Symposium de Baie-Saint-Paul, par exemple). Pour moi, il n’y a pas un meilleur départ que le mur de Berlin pour parler de la Remix Culture et des arts hypermédiatiques.

Le dépassement vs l’écoute

Ah, je suis tellement tannée des vieux livres plates qui disent tous la même chose et de la même manière…C’est une histoire sans fin et surtout cyclique, en ajoutant quelques informations supplémentaires ou en déphasant les propos d’un autre auteur, tout ça pour « dépasser » l’autre. Il n’y a pas de « dépassement » en histoire de l’art. L’histoire de l’art n’est pas dans la faculté des sciences humaines à ce que je sache (à l’UQAM, mais à Boulder aussi!) comme l’histoire ou la sociologie peut l’être, elle est dans la Faculté des arts. Je dirais même qu’il n’y a pas de dépassement en général, considérant que les nouvelles théories scientifiques, de celles d’Einstein à la théorie des cordes, ne font qu’affirmer, d’une autre manière, ce que des peuples dits « primitifs » savent depuis toujours. Ils savent autrement, c’est tout. Ça c’est une autre histoire…

Rebondir sur l’idée de quelqu’un, remixer une théorie, c’est une chose, mais penser en termes de dépassement, c’est absurde. Dépasser veut aussi dire d’aller plus vite, mais comme je le mentionnais dans un précédent billet, « passer devant en allant plus vite » veut juste dire, aujourd’hui, faire du bruit. Cet acharnement est vain et transforme les gens et les centres de recherche en véritables vampires : « ils ont fait ça, il faut le faire mieux, ils ont lu ça, il faut en lire encore plus » et surtout prétendre qu’on ne s’inspire pas des autres. (ou en tous les cas, ne pas le rendre public). Je crois profondément qu’il faut simplement s’arrêter et écouter, là repose ce que les gens se plaisent à appeler l’innovation (pour moi, c’est plutôt la création). Je ne parle pas d’une écoute dans le but de dépasser, ce n’est pas une écoute, je parle d’une écoute qui apprécie ce qu’il y a déjà sans chercher la faille et les opportunités pour mieux dépasser. De cette manière, on risque moins de s’inscrire dans le mainstream et le dépassement…On risque plutôt de se retrouver « ailleurs ». Cet ailleurs, c’est la créativité : beau risque!

Bien sûr, lorsque l’on fait un doctorat, il faut montrer notre apport théorique et j’aime cela. Mais il y a mille et une manières de le faire sans entrer dans l’urgence et la négation que comporte le « dépassement », ce qui évite aussi de devenir un vampire. Cela dit, j’adore les vampires, mais seulement dans les bons films d’horreur. Je ne suis pas certaine de vouloir que ma vie devienne l’un de ses films où la pire situation est de ne pas être le personnage principal. Le personnage principal est toujours le seul à survivre. Survivant, mais ô combien traumatisé (s’il n’est pas le vampire) et ô combien destructeur (s’il est le vampire).

La question est toujours de se demander pourquoi on fait les choses : améliorer l’état de santé de la population, mieux comprendre un phénomène social…hum, l’histoire de l’art, on la fait souvent pour nous, c’est bien ça l’origine du problème lorsqu’on rencontre la pensée du dépassement…

Savoir autrement

Enfin, le concept GR est en lui-même interdisciplinaire. Les ouvrages ne parlent pourtant pas d’interdisciplinarité en tant que tel et c’est peut-être pour ça qu’ils sont peu connus. C’est qu’ils n’ont pas besoin d’en parler de l’interdisciplinarité, ils la pratiquent à même la théorie! Voilà pourquoi il faut s’arrêter et « écouter » (j’aurais pu dire « voir » ou « lire », c’est que l’écoute m’apparaît plus sensible et plus gobale). Savoir autrement. Qui peut dépasser une telle écoute?

La présence (ou l’absence) sur le ring : Derrida vs Husserl

Il m’est arrivée souvent de ne pas être en « accord » avec les fondements d’une théorie à partir de laquelle, pourtant, je m’inspire grandement. C’est bien le cas de ma lecture de la phénoménologie d’Husserl. L’expression « être d’accord » n’est peut-être pas productive ici, je devrais plutôt écrire « je perçois la contradiction ». La prémisse, le fameux sol apodictique sur lequel repose l’irréductible présence n’existe pas de manière objective. J’insiste sur le mot « objectif » puisque cette irréductible présence peut très bien être ressentie, comme je le relate dans le billet précédent. Mais est-ce bien important? Ma question est probablement naïve, mais un fondement erroné engendre-t-il pour autant une théorie erronée?
Derrida met merveilleusement en lumière ce problème de la présence dans la phénoménologie d’Husserl. Malgré les efforts d’Husserl pour sortir de la métaphysique traditionnelle, selon Derrida, il n’y parvient pas. Husserl n’est pas le seul à passer sous le marteau du philosophe pour qui la métaphysique traditionnelle semble être le plus grand vice caché de toute la tradition philosophique, des Grecs à Lévinas. Il critique non seulement cette fascination de la présence, mais surtout le désir d’unité qui se trouve derrière celle-ci et qui charme l’esprit.

Derrida montre comment Husserl distingue deux types de signe, l’expression et l’indice. On comprend bien, au fil de la critique derridienne adressée au père de la phénoménologie, comment l’expression demeure la seule forme de signe possible alors que l’indice est « présence ». Derrida semble développer une philosophie du « signe originaire » contraire, évidemment, à une philosophie qui repose sur la présence. Ainsi le signe ne pourrait que renvoyer à un signifiant qui à son tour renverrait à un autre signifiant et ainsi de suite. Enfin, il parle d’une philosophie qui déjoue la présence derrière le signe, une déconstruction qui aboutit, en quelque sorte, à cette idée originale de la différance. Dans La voix et le phénomène, cette notion de différance est liée à la voix. La voix crée en chacun de nous une auto-affection qui rend possible la conscience. Cette différance, si mon interprétation est juste (!?), place la représentation au cœur même de la « présence », qui ne peut plus « exister ». Ainsi, il n’y a pas représentation d’une présence, mais il n’y a que de la représentation. Le terme représentation est utilisé par défaut, mais il est évident qu’il devrait être remplacé.

On ne peut toutefois se débarrasser si rapidement de la philosphie complexe d’Husserl en la rangeant du côté d’une philosophie des essences et de la présence. Ce rapide revers de la main arrive trop souvent et ne permet certainement pas d’aborder l’apport sémiotique qui se trouve dans le travail d’Husserl. Sur ce point, on peut dire que Derrida lui rend un grand hommage. La phénoménologie d’Husserl est sémiotique à certains égards, bien que l’insidieuse métaphysique de la présence trahisse certaines idées qui la traversent. Derrida exprime cette double-posture de la phénoménologie husserlienne, en apparence incompatible, ainsi :

« La destinée historique de la phénoménologie semble en tout cas comprise entre ces deux motifs : d’un côté, la phénoménologie est la réduction de l’ontologie naïve, le retour à une constitution active du sens et de la valeur, à l’activité d’une vie produisant la vérité et la valeur en général à travers ses signes. Mais en même temps, sans se juxtaposer simplement à ce mouvement, une autre nécessité confirme aussi la métaphysique classique de la présence et marque l’appartenance de la phénoménologie à l’ontologie classique. « (Derrida, p.27)

Étrangement, cette contradiction me rassure. J’ai besoin de cette contradiction théorique pour comprendre le phénomène de l’effet de présence, une expression contradictoire en elle-même qui parle d’une expérience contradictoire. C’est, en quelque sorte, une expérience phénoménologique de la médiation. Tout ce que nous percevons du monde est signe pour Husserl, mais signe pour quelqu’un. Ce quelqu’un a quelque chose d’irréductible pour lui-même. C’est bien là que repose la présence.

Mais si même cette présence, offerte par l’intuition originaire n’en est pas une, si elle est déjà représentation, il n’y aurait donc que des effets de présence? L’expression « effet de présence » est alors aussi fautive que celle de représentation. Mais on ne peut pourtant s’empêcher de l’inclure quelque part, cette présence! En un sens, on pourrait dire qu’il n’y a que des effets de présence, mais ce ne serait pas très productif! Il y a peut-être, dans cette présence à soi, déjà une représentation qui l’annihile, mais mon expérience de celle-ci est bien différente de celle d’un objet dans le monde ou d’une œuvre d’art. Je préfère penser que l’effet de présence advient effectivement dans un monde où tout est déjà signe, mais qu’il possède une manière particulière de se manifester.

Lorsque nous vivons dans l’attitude naturelle (en dehors de la réflexion théorique) toute est présence, telle est notre expérience. L’effet de présence fait prendre conscience d’un univers de signes. Il se révèle différemment des autres choses qui m’entourent! Si je quitte cette expérience pour celle du « tout est signe », dans une perspective de théoricienne, l’effet de présence se manifeste autrement. Il inverse l’expérience. Il devient un effet d’intuition originaire (la présence). Donc, dans la vie de tout les jours il m’éveille parce qu’il pointe le revers du monde (il n’y a pas de présence), dans mon expérience théorique, il me trouble parce qu’il me pointe une origine (il n’y a que de la présence). Décidément, l’effet de présence a l’esprit polémique! Mais n’est-ce pas cela que nous appelons l’insaisissable?

Références :
Derrida, Jacques. (1967). La voix et le phénomène. Paris, Presses universitaires de France.
Husserl, Edmund. (1992). Méditations cartésiennes. Paris, Vrin.
Husserl, Edmund. (2002). Phantasia, conscience d’image, souvenir : de la phénoménologie des présentifications intuitives Textes posthumes (1898-1925). Paris, Jérôme Millon.

Petite lorgnette sur le texte de Liviu Dopinescu

Je ne connais malheureusement pas très bien le théâtre, malgré qu’une grande part des recherches sur l’effet de présence porte sur les nouvelles formes de représentation dans le théâtre (Performativité et effets de présence). J’essaie de me mettre à jour dans mes lectures plus récentes sur l’effet de présence en même temps que je développe ma pensée avec mes fantômes (Husserl, Nietzsche..etc.). Je serais bien mal à l’aise d’analyser, du point de vue du théâtre, le magnifique texte de Liviu Dopinescu « Effet de présence et non-représentation dans le théâtre contemporain » paru en 2008.

Je m’intéresserai plutôt, et assez brièvement, aux apparitions du terme effet de présence dans son texte puisque qu’elles relancent ma propre pensée. Son approche théorique phénoménologique est très intéressante et permet d’éclairer certains mécanismes de réception dans le théâtre, certainement, mais aussi dans les oeuvres d’art. L’auteur s’intéresse, entre autre, à cette idée que les êtres et les objets soient perçus, au théâtre, non comme représentations, mais plutôt comme de purs vécus phénoménologiques : Regarder directement le monde? Enfin, j’élabore ce petit dialogue imaginaire en espérant ne pas déformer les propos de l’auteur avec ma lorgnette.

Le terme « effet de présence » est utilisé de différentes manières tout au long du texte. D’abord, il semble interchangeable avec la notion de simulacre, tel qu’entendu par Baudrillard, c’est-à-dire, comme quelque chose qui est « vrai ». Le simulacre n’est pas une illusion au sens où il ne contient pas une erreur de perception. Si le simulacre est « vrai », c’est bien parce que pour Baudrillard, le réel n’existe pas. C’est donc avec le simulacre, une forme vide, que nous sommes constamment en contact dans la vie quotidienne. Je trouve cette idée intéressante, même si j’aurais tendance à penser que le simulacre est en quelque sorte l’inverse de l’effet de présence. L’effet de présence nous fait prendre conscience qu’il y a des simulacres autour de nous. S’il est un simulacre, il doit être un peu spécial. Un simulacre qui montre sa réversibilité?

L’effet de présence est ensuite entendu comme un équivalent à la « brèche » Brechtienne dans la représentation, qui crée une « sortie de la fiction vers la réalité ». Ça me fait bien réfléchir. Si on se campe dans la posture de Baudrillard, la sortie de la fiction vers la réalité ne devrait-elle pas justement pointer le simulacre du réel? Enfin, je trouve cette idée de « brèche » très intéressante! Je définissais l’effet de présence comme un accroc dans notre représentation du monde, mais l’effet de présence est peut-être un simulacre avec une petite brèche en son sein? J’y songe.

La manière dont Dopinescu développe sur le simulacre et très intéressante du point de vue de l’idée de l’investissement du spectateur : « le simulacre est une forme qui a perdu son contenu et qui fait en sorte que le spectateur se sent en droit de l’investir de sa propre sensibilité, de son vécu. » Enfin, ce qui m’apparaît de plus en plus évident est que l’effet de présence a besoin du simulacre ou de la simulation pour émerger.

Référence :
Liviu Dopinescu, « Effet de présence et non-représentation dans le théâtre contemporain », Tangence, no88, 2008, p. 45-61.

Magazine électronique du CIAC no 34 : Créations collectives

Le no 34 du Magazine électronique du CIAC, dirigé par la rédactrice en chef Anne-Marie Boisvert, vient d’être mis en ligne. On y retrouve un dossier fort intéressant de Jean-Paul Fourmentraux, une entrevue de Cyril Thomas avec Annie Abrahams et Albertine Meunier ainsi que des articles de Edward Picot, Anne-Marie Boisvert, Xavier Malbreil, Rob Myers et moi-même.

Bonne lecture!

.dpi #15 Personnages virtuels : créations artistiques et archives personnelles dans le Web 2.0


Ça y est, le #15 de la revue .dpi est en ligne!

Extrait de mon édito :

« Pour ce quinzième numéro de la revue .dpi, et troisième d’une trilogie sur la thématique des archives, nous nous penchons sur la question paradoxale des archives personnelles. La notion de personnage virtuel apparaît alors féconde pour aborder cette question. Comment la création artistique et littéraire se déploie par le truchement d’un personnage virtuel? Quels effets ont les archives personnelles sur celui qui maintient en vie un tel personnage? Comment les plateformes du Web 2.0 modulent-elles, de manière exacerbée, notre identité? Quel est le rôle d’une conservatrice d’art au sein d’un monde virtuel? »

Bonne lecture!

« In this fifteenth edition of journal .dpi , the third in a trilogy on the theme of archives, we are concentrating on the paradoxical question of personal archives. Focusing on virtual characters seems to be an ideal way to address this question. How are artistic and literary creation extended through the medium of a virtual character? What are the effects of personal archives on the person who keeps this character alive? How do Web 2.0 tools affect, to a very large extent, our identities? And what is the role of an art curator in the virtual world? »

Enjoy!