Performance percutante sur Chatroulette : No Fun

La dernière performance (No fun) des artistes Eva et Franco Mattes est tout à fait percutante et polémique. Franco Mattes a feint de se pendre sur le site Chatroulette, ce site où l’on peut, de manière aléatoire, observer et interagir avec les membres qui y sont connectés via une webcam. Ce qui est le plus percutant est, en fait, la réaction des gens qui regardent la scène. Jusqu’où peut aller l’effet de présence de la vidéo en direct? À partir de quand quelqu’un réalise qu’il y a, via la webcam, bel et bien une présence? Il est fascinant que la conscience d’image prenne souvent le dessus sur l’actualité d’une situation. Lorsqu’on regarde les réactions, on voit bien le rapport que les gens, dans l’intimité de leur foyer, entretiennent avec cette plate-forme communicationnelle de laquelle ils tentent d’extirper un peu d’action. Eva et Franco Mattes ont, à mon avis, fait ressortir, par cette performance (hyper polémique), une problématique importante qui mériterait d’être réfléchie plus longuement. Quand la « chat » roulette devient une véritable roulette russe…

Performance (vidéo)

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À ne pas manquer : lancement + performances bleuOrange


bleuOrange, revue de littérature hypermédiatique, publie des œuvres originales en français et propose, en traduction, des œuvres marquantes qui renouvellent les formes de textes.

Le troisième numéro, « équinoxe vernal 2010 » (Rédactrice en chef : Alice Van der Klei), présente des œuvres d’artistes internationaux. Il s’agit d’œuvres originales de Martine Neddam (Amsterdam, Pays-Bas), de Myriam Bouchet et Julie Dumont (Paris), de Mehdi Bourgois et Jean-Christophe Plantin (Paris) et des œuvres en traduction de Bas Böttcher (Berlin, Allemagne) et de Jason Nelson (Queensland, Australie). Enfin, l’Équipe CSF (Québec), composée de Simon-Pierre Légaré, Tristan Labbé, Étienne Lemay et Hugo Savoie est la grande gagnante du concours étudiant Figura/bleuOrange d’œuvre médiatique 2010 et trouve sa place dans ce nouveau numéro.

bleuOrange est un projet soutenu par le Laboratoire NT2 : Nouvelles technologies, nouvelles textualités, et Figura, le Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, tous deux rattachés à la Faculté des arts de l’Université du Québec à Montréal.

Bonne navigation! 🙂

J’écoute ton oreille juste pour voir ce qu’elle entend : Stelarc et le corps comme obsolescence

Stelarc, artiste culte du post-humanisme, sera présent au prochain Science Festival à Edinburgh (14-15 avril) pour l’événement Alternate Anatomical Architectures: Fractal Flesh, Chimeras & Extra Ears. Lartiste partagera avec les auditeurs du monde entier ce qu’il entend, ou plutôt, ce que son bras entend. En effet, l’oreille greffée dans le bras de Stelarc sera augmentée à l’aide de dispositifs électroniques, de sorte qu’il sera possible de connecter cette oreille sur le réseau Internet. Les sons qui seront captés, du pavillon à l’oreille interne, seront diffusés sur le Web.

Qu’est-ce qu’une oreille implantée dans un bras peut bien entendre? Car le résultat de la captation du son sera également une découverte pour Stelarc qui ne perçoit pas ce que cette oreille entend -si l’on peut dire qu’elle entend quelque chose puisqu’il n’y a pas de perception pour en témoigner. Les sensations auditives du corps sont toujours à la fois internes et externes, peu importe la provenance du son. Qu’est-ce donc qu’entendre par un bras? Qu’est-ce qu’un son qui ne vibre pas tout près du cerveau, mais à l’orée du coude? Stelarc peut lui-même chuchoter à son oreille en levant le bras à la hauteur de son visage.

Les réflexions de l’artiste s’articule principalement autour de l’idée d’obsolescence du corps humain (Peach blog). Le corps est une interface dont les « senseurs » sont ouverts au monde, il nous permet de nous orienter, de prendre conscience de notre être au sein d’un environnement. Mais pourtant, cette conscience est justement un signe que le corps est défaillant, voire obsolète. Certaines expériences sont voilées à notre perception parce que notre corps, tel qu’il est « naturellement » conçu, circonscrit de manière très restreinte l’univers des expériences possibles. Nous pouvons modifier cette interface et découvrir des sensations imperceptibles selon la physiologie du corps humain. Si le corps est une interface, l’esprit est pensé en termes de multiplicité. Selon l’artiste, nous ne possédons pas un esprit qui nous est propre, ni une volonté qui vaille la peine de s’exercer. Cette absence de volonté devrait avoir ses répercussions jusque dans les réflexes physiologiques :

a body directly wired into the Net, that moves not because of its internal stimulation, not because of its being remotely guided by another body. (site Internet de Stelarc)

L’oreille de Stelarc, c’est une oreille qui possède autant de consciences qu’il y a de gens pour percevoir ses sensations auditives. Le corps, en philosophie, est généralement considéré comme le support de la présence humaine. Même chez Husserl, à qui l’on a souvent reproché d’avoir occulter la dimension corporelle pour sa phénoménologie, le corps est ce qui permet la conscience d’une autre présence humaine. Il agit un peu comme un miroir. J’ai un corps et une conscience, il y a un corps devant moi, donc il y a une conscience également qui, elle aussi, perçoit un corps avec une conscience de la même manière et ainsi de suite. Le corps de l’autre n’est pas le mien parce qu’il se trouve, au moment présent, dans un là-bas qui pourrait être, à un autre moment, un « ici pour moi. C’est ainsi que l’intersubjectivité s’érige dans la conscience telle que théorisée par Husserl.

Le corps, chez Stelarc, est le lieu de la multiplicité. Selon l’artiste, les sensations ne devraient pas appartenir à une conscience humaine, à une subjectivité. L’oreille transplantée est une fiction (ou une chimère, comme l’appelle l’artiste), bien réelle me diriez-vous, mais elle engendre tout de même une forme de contamination du reste du corps et de ses perceptions comme fiction. C’est une fiction de la conscience également puisqu’elle devient entièrement aléatoire. Le corps ne se pose plus comme présence humaine incontestable, mais comme « effet de présence » : un indice de la présence, mais qui, en pointant l’artifice du corps, nie la présence en même temps qu’il en est animé. L’oreille transplantée, à la fois corps et corps étranger, parle sans émettre de sons. On l’écoute en voyant, sur le corps de Stelarc, ce qu’elle entend par sa présence même. Par une telle expérience de l’ « effet de présence », pour laquelle le corps est à la fois présence humaine et fiction de cette présence, nous percevons l’obsolescence du corps. Celle-ci fascine ou rebute ou produit ces deux sentiments en même temps.

Site du festival