Ewa Zebrowski : un imaginaire, mille histoires

Le numéro 89, de la revue de photographies Ciel Variable, intitulé « Lieux/Places » sera lancé demain soir au Café-bar de la cinémathèque.


Parmi les portfolios, on retrouve le très beau travail de la photographe Ewa Monika Zebrowski avec laquelle j’ai eu la joie de collaborer pour la rédaction du texte de son exposition Unraveling, the Dress of Jadwiga. Cette fois-ci, mon attention s’est arrêtée sur sa dernière série intitulée Of Time, Lost dont les images sont publiées dans la revue, de pair avec mon article intitulé « Un imaginaire : mille histoires ». Cet imaginaire, je l’ai qualifié de vénitien et les histoires qui en découlent sont innombrables.


En voici un court extrait :

L’enjeu est clair : la vérité ou la vie ; l’histoire ou l’art », peut-on lire dès les premières pages des Seconde considération intempestive de Nietzsche. Le vivant, fragile et fuyant, échappe au spectacle objectif de l’histoire. Il en sera ainsi tant que l’on fera de l’histoire une succession de données factuelles plutôt qu’une restitution de la « conscience intime du temps ». Les mots engendrent la linéarité alors que l’expérience du temps est faite de simultanéités et de rebondissements. Les photographies rassemblées au sein de la série of time, lost par Ewa Monika Zebrowski suggèrent que l’histoire, par le truchement de l’image, a le pouvoir de traduire ce mouvement intime du temps.

La suite se trouve dans la version papier!

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L’art "awkward" du gif animé

Mais est-ce un art? Me direz-vous.

Si les aspects low-tech et kitsh du gif animé sont irrévocables et, disons-le, risibles à l’ère de la super image HD, mes dernières découvertes en la matière me font dire qu’il y a peut-être encore de l’espoir! Car, tenons-nous le pour dit, le gif animé peu créatif, dont les thèmes sont plutôt banaux, est souvent surutilisé et son mouvement répétitif est vraiment agaçant pour l’œil de l’internaute.


Récemment et pour mon pur plaisir, je me suis lancée dans la création de gifs animés. Je me suis aperçue plutôt rapidement de l’infinité de possibilités qu’offrait la « chose ». Mon premier réflexe a été de reprendre les procédés d’autres formes d’art comme celui du film d’animation (à l’aide de dessins ou de photographies) et de créer des petites narrations imagées, ce qui était déjà bien différent de ce que j’avais pu voir sur le Web. Toutefois, j’avais l’impression que, par là, je trichais! Je ne travaillais pas avec la spécificité du gif animé. Il y manquait son aspect fondamentalement « awkward » : un mélange de lowtech et de kitsh, comme je le mentionnais plus tôt.

Et puis aujourd’hui : wow! Je suis tombée sur un un blog intitulé « If we don’t, remember me » récréant des scènes de films connus par le truchement de gifs animés et de citations apposées sous le gif : une sorte de photo-roman animé de l’histoire du cinéma.

L’effet est tout à fait « awkward », il n’y a pas de doute, mais d’une autre nature que le gif animé traditionnel qui donne envie de quitter une page Web.

Les gifs animés de ce blog sont, au contraire de bien d’autres, fascinants. On y passe du temps…

On y voit bien la différence entre le « film » et son adaptation via le gif animé, ce dernier engendrant une expérience tout à fait étrange : un effet de présence.

L’artiste est parvenu à créer le fameux « Punctum » Barthien, une discordance au sein d’une photographie réaliste.

« If we don’t, remember me » est un petit cimetière cinématographique dans lequel l’étrange mélange d’immobilité et de mouvements subtils nous donnent l’impression de réveiller les personnages de l’histoire du cinéma de leur belle mort.

Allez sur le site, pour en voir plus!!!

Des effets de présence chez Art mûr!


Les deux expositions qui ouvriront le 2 septembre chez Art mûr retiennent mon attention de chasseuse d’effets de présence!

Fréquentant régulièrement et écrivant pour la galerie en question, je connaissais déjà le travail des artistes ( Laurent Craste, Valérie Félix, April Hickox, Spring Hurlbut, Guillaume Lachapelle, Yann Pocreau, Jason & Carlos Sanchez, Annie Tung, Kevin Yates et Ewa Monika Zebrowski) mis en scène dans l’exposition collective Hantise. Évidemment, je les connaissais précisément sous mon angle d’étude de l’effet de présence et de l’animisme, c’est ma lorgnette depuis plusieurs années, mais il est chouette et très stimulant de constater que je ne suis pas la seule à y voir là de la hantise. J’avais d’ailleurs écrit le texte de l’exposition, d’une des artistes participantes, la photographe Ewa Monika Zebrowski lors de sa précédente exposition à Art mûr. Une exposition dans laquelle « les Robes sans histoire aux contours vaporeux révèlent leur présence fantomatique ». Ève de Garie-Lamanque, commissaire de l’exposition, a rassemblé les œuvres de ces artistes pour en faire ressortir l’aura, cette âme des objets inertes. Il sera intéressant de voir comment se côtoient ces objets hantés, car quelque chose (ou quelqu’un, genre, Benjamin) me dit que, parfois, leur animation relève du fait qu’ils sont entourés d’inerties (souvent muséales). Une exposition à expérimenter!

Dans un deuxième temps, il y a l’exposition About Painting de l’artiste Jinny Yu dont j’ai rédigé le texte de l’exposition justement parce que son travail m’a immédiatement interpellé. Le travail pictural de cette artiste a su relancer les subtilités de ma réflexion sur l’effet de présence comme sur l’histoire de l’art. Car dans la sensibilité même des traces de pinceaux, il y a bel et bien une conscience historique, « Mais quelle histoire est en train de s’étioler dans les semblants de pages qui virevoltent au ras du sol d’un espace à peine perceptible? Jinny Yu, nomade, nous raconte le va-et-vient constant, et tellement polémique pour l’histoire de l’art, de l’abstraction et de la figuration ». Un travail pictural sur le fantomatique donc, qui s’arrime bien avec l’exposition Hantise!

La mort de Narcisse est un moment délectable

J’ai conclu le dernier billet de blog, suite à une réflexion sur l’expérience de regarder quelqu’un en train de se regarder, de la manière suivante : « La présence est l’écho infini d’une image ». Est-ce de l’iconoclasme? Moi la grande défenseuse de la pensée en images, suis-je en train de dire qu’il n’y a que présence dans l’absence de l’image? Non, ce n’est pas de l’iconoclasme, au contraire. Je ne crois pas non plus qu’il faut adorer les images, mais plutôt que l’image est nécessaire à la présence. L’image est à l’origine de la présence, ou du moins, de l’expérience d’une présence. La présence n’est pas une fiction, mais elle en émerge. Il faut une image qui porte son double et qui implose. Les iconoclastes détruisaient les images parce que celles-ci empêchaient la présence divine de s’épanouir. Dieu n’a pas de double. La présence ne se représente pas. Mais l’acte de détruire les images est justement ce qui érige et consolide la présence divine. On sait bien sûr qu’en détruisant une image, on reconnaît sa force. De cette destruction, il ne peut que jaillir l’expérience d’une « réelle présence » dont l’écho est infini.

Narcisse devant son image. Dédoublement. Implosion. Reste Écho.
Dieu à l’image de l’homme. Dédoublement impossible. Détruire l’image de l’homme. Reste Dieu.

J’ai parlé de regarder quelqu’un en train de se regarder, mais qu’advient-il lorsque nous nous voyons nous regarder? C’est ce que Husserl appelle la conscience. Celui qui regarde est la présence, un sol apodictique. Regarder le flux. Dans les théories ésotériques, ce phénomène est aussi appelé la présence.

Une œuvre, quelle qu’elle soit, pourvu que nous l’aimions infiniment, fait écho. Elle résonne en nous et nous met à nu. C’est l’écho de notre présence à l’œuvre. Présent à nous-même, sans la médiation d’une image : ce n’est pas le miroir, mais nous qui nous regardons en train de nous regarder dans le miroir. Notre image meurt quelques instants et nous entendons l’écho infini de notre présence.

Oui, la mort de Narcisse est moment délectable!

Petit guide pour un tour de musée anachronique

De manière générale, j’ai un peu de mal avec les grands musées. Je trouve souvent les parcours d’exposition trop dépouillés visuellement, trop commentés et les œuvres trop isolées dans leur période historique. Je ne voudrais pas remettre en question le classement chronologique et stylistique muséal, mais le mouvement de mon propre corps dans cet espace structuré auquel j’adhère trop facilement, car cela m’épuise très rapidement. Je suis constamment en train de lutter, par la pensée, contre cet espace structurant. Je m’efforce de lire les textes accompagnateurs parce qu’une exposition est une œuvre en soi. Je fais le tour des salles en prenant soin de suivre l’ordre prescrit, en faisant parfois la file derrière un tableau parce que je dois le voir LUI avant un autre, c’est ainsi. Je me comporte de la sorte parce que je reconnais le travail de conceptualisation qu’il y a derrière un tel projet; une exposition est un projet d’envergure et j’admire beaucoup le travail des commissaires. J’ai vu des expositions pour lesquelles le parcours proposé était fascinant en ce qu’il venait enrichir l’expérience de chacune des œuvres qu’il contenait. Je pense, pour donner un exemple récent, à l’exposition « Artisans du rêve » qui a lieu au Musée d’art contemporain de Baie-St-Paul. La première salle offre un parcours en forme de ruban dans l’univers textile des costumes de cirque!

La plupart des expositions laissent toutefois peu de place à l’émergence des anachronies, aux liens possibles entre les œuvres des différentes périodes historiques. C’est peut-être tout à fait volontaire. On crée des expositions thématiques, mais, malgré un thème unificateur, on retrouve l’art contemporain avec l’art contemporain, l’art Italien avec l’art Italien, l’art abstrait avec l’art abstrait et ainsi de suite.

Cette fois-ci, j’avais beaucoup de temps devant moi et, étant donné que les expositions à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa m’apparaissaient peu palpitantes et que je m’apprêtais à déambuler en solo, j’ai choisi de faire une visite de musée de manière tout à fait désordonnée. Je ne lisais que des bribes des textes de présentation et je négligeais volontairement les œuvres qui ne retenaient pas mon regard plus de trente secondes. Je remontais et redescendais les marches, j’empruntais la passerelle d’un bord, puis de l’autre, parfois j’attendais l’ascenseur. J’ai mis de côté la linéarité et j’ai fait comme si le musée était une sorte d’interface où tout apparaissait au même plan. Je créais moi-même les hyperliens. Je suis ainsi retournée plusieurs fois dans les mêmes salles, mais je les expérimentais pourtant différemment avec, en tête, les mémoires de l’autre salle d’avant (qui n’était jamais la même.) Un peu plus et j’enfilais mes Nike+.

Les gardiens de sécurité n’ont jamais été aussi courtois :

« Êtes-vous perdue mademoiselle…avez-vous besoin de directions? »
« Non, merci! j’essais de me perdre.. »

J’errais et, forcément, je me perdais momentanément.

« Où voulez-vous aller exactement? »
« Ça va, merci! je ne veux aller nulle part, je suis en train de me faire une expo anachronique pfff. »

J’ai admiré les esquisses de Michelange et de Raphaël, je suis remontée vers les Donald Judd, j’ai fait un tour dans la Chapelle Rideau et je me suis retrouvée plus tard face à face avec un Barnett Newman…

« May I help you? »
«No, thank you! Je m’amuse trop..

Je me suis ensuite retrouvée devant des photos de stades de Baseball…etc. Après quelques allers et venues, j’ai sorti le petit plan du musée que j’avais pris à l’accueil ainsi qu’un crayon et j’ai marqué d’un « x » les salles déjà visitées afin de m’assurer d’avoir mis les pieds dans chacune d’entre elles.

Une petite chose a émergé, presque rien et tout à la fois. Je me suis laissée prendre par les larmes d’une femme dans un tableau du Titien, Sainte-Marie Madeleine pénitente (1560). Plus tard, une photographie d’Edward Steichen a retenu mon attention par une émotion similaire et voilà : Pathosformel! (c’est une sorte d’Eureka! pour l’histoire de l’art). J’aimerais que les images parlent d’elles-mêmes ici, mais je dois toutefois préciser que la reproduction de l’œuvre du Titien (à gauche) ne permet pas de bien voir les yeux et les joues en larmes de Sainte-Marie Madeleine. Je ne suis même pas certaine que le portrait de Mary Pickford (à droite) soit bien celui que j’ai vu au musée, mais il est très similaire en tous les cas. Les yeux sont également humides. Je crois que pour le reste de la composition, on voit suffisamment bien…

(Cliquer sur les images pour la source)

Chacune à l’autre bout du musée…Pourtant, quand l’une s’est mise à apparaître dans l’autre, il m’est alors devenu impossible de les distinguer.

Incroyables et merveilleuses!


Photo : Paule Mackrous, Entrée du Symposium

Entre ses montagnes et ses plages à perte de vue lors des marées basses, la petite ville de Baie-Saint-Paul fait éclore, à chaque année, l’un des événements des plus significatifs en art contemporain au Québec. En effet, le Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul se démarque encore cette année par le choix judicieux des artistes en résidence et par son thème (commissaire Martin Dufrasne) qui met le doigt sur une tendance grandissante en art contemporain : le fantastique et le merveilleux. Le Symposium qui porte le titre Incroyables et merveilleuses accueille ainsi des artistes d’ici et d’ailleurs dont l’atelier est installé dans l’arena de la municipalité pendant un mois (31 juillet-30 août). Je préfère y aller vers la fin de l’été pour voir le travail accompli et l’atelier en bordel! Il suffit de franchir le tapis vert en gazon synthétique…

Photo : Paule Mackrous, Enseigne du Symposium

Dès l’entrée, un tableau nous donne l’heure juste sur les artistes : présents/en congé. C’est toujours chouette de pouvoir parler avec eux. Tout de même étrange que le Symposium engage des guides pour faire le tour de l’arena : les artistes sont là, en train de confectionner leurs œuvres tout de même! L’art contemporain intimide, il n’y a pas de doute. J’avoue que j’hésite toujours un peu avant de pénétrer les espaces d’atelier bien qu’ils fassent partie de l’exposition. J’ai demandé à l’un des artistes s’il pouvait réellement travailler avec tout ce brouhaha, il m’a répondu que la plupart d’entre eux commençait à travailler lorsque l’arena fermait ses portes et que les artistes travaillaient ainsi jusqu’à 1 heure du matin. Pas reposant comme résidence!

Photo : Paule Mackrous, Tableau à l’entrée du Symposium

Je ne vais pas passer au peigne fin l’ensemble de l’exposition-atelier qui coïncide parfaitement avec ma thématique, ce serait beaucoup trop long pour un billet de blog. De manière générale, il faut dire que l’exposition est très bien ficelée. Les artistes travaillent tous, à leur manière, et pour reprendre les mots du commissaire, avec « des métaphores […] pour entrevoir, à travers un miroir déformant, les paradoxes et les contradictions que recèlent le réel. » Les petites estampes aux allures d’enluminures persanes de Larissa Bates pouvaient, de prime abord, contraster avec les œuvres gore du projet M’eat Me de Jérome Ruby, mais à y voir de plus près, l’imaginaire subversif était aussi percutant dans les miniatures que dans les sculptures sanglantes.

Photos : Paule Mackrous, dans l’ordre, Erik Jerezano, Valérie Blass et Shary Boyle

J’étais heureuse de constater, en regardant les œuvres, que les artistes sélectionnés faisaient dans l’esthétique du Lowbrow! Je suis abonnée à la revue Juxtapoz depuis un moment et j’adore regarder les images de Lowbrow Art. Ce qui est surtout intéressant, c’est que cette forme d’art, que l’on ne fait malheureusement pas connaître dans nos chères institutions universitaires , aussi appelée néo-surréaliste, cherche délibérément à s’éloigner du mainstream en art contemporain. Hé bien, attachez-vous parce que le Lowbrow est en train de devenir mainstream!! Les artistes de Lowbrow travaillent avec beaucoup de références en culture populaire, mais rarement dans une optique réflexive sur l’histoire de l’art. Au Symposium, on retrouve cet étrange mélange dans lequel il y a de quoi rassasier le fan du dessin finement détaillé du Lowbrow, mais aussi l’historien d’art aguerri qui veut des références. L’arena de Baie-Saint-Paul s’est transformé en un étrange lieu où se côtoient toutes sortes de créatures hybrides créées avec des techniques diverses comme le pochoir, le fusain, la gouache, l’estampe, le poil synthétique (oui, c’est devenu une technique!) et j’en passe!

Depuis quelque années, je remarque qu’il est aussi fascinant de scruter du regard les moindres recoins des ateliers que de regarder les œuvres…

Photo : Paule Mackrous, Fragment d’atelier d’artiste


Les références et inspirations sont mises à disposition des spectateurs, d’autres sont dissimulées, ce qui montrent bien que l’atelier est plus « contrôlé » qu’à l’habitude. Ainsi, Yanick Pouliot disposait d’un livre sur le mobilier ancien ainsi que d’un autre sur l’érotisme en art bien en vue sur la table. Les revues porno qui, elles aussi, inspiraient son travail pour les formes humaines, étaient plutôt enfouies sous une pile de papiers!

Photos : Sébastien Courchesne-O’neill, dans l’ordre : Murale de Bayrol Jiménez (à effacer), Atlelier de Jiménez

Bayrol Jiménez invitait carrément les spectateurs à venir effacer son dessin qui, de toute évidence, a dû lui prendre un temps considérable à confectionner! Malgré la petite affiche qui prescrivait au spectateur de faire disparaître ce que je considérais un chef-d’œuvre, j’effaçais très poliment en prenant soin de suivre des contours pour créer des zones de lumière dans les visages ou sur les formes en général.

Photo : Paule Mackrous, Rue Saint-Paul (Baie-Saint-Paul)

Ce qui est étonnant à Baie-Saint-Paul, c’est la démarcation entre les galeries commerciales de peinture de création ou de paysage et l’art dit contemporain, c’est-à-dire, subventionné (je l’écris avec un brin d’humour, je sais que « contemporain » ne veut pas dire « subventionné », mais c’est tout comme). La rupture se fait au croisement des rues Saint-Paul, berceau des petites galeries commerciales, et Antoine-Fafard, sur laquelle on retrouve le musée d’art contemporain. Deux univers se côtoient sans vraiment se rencontrer.


Photos : Paule Mackrous, dans l’ordre : intérieur de la Maison-galerie Allard, Yanick Pouliot (pochoir), Mobilier dans l’atelier de Yanick Pouliot

Alors que je constatais le mobilier genre Louis XV qui ornait l’une de ces galeries de peinture de création de la rue Saint-Paul, j’avais le souvenir très récent (1 heure plus tôt) du Symposium et des œuvres que Yanick Pouliot était en train de confectionner. Je me suis dit que c’était là, dans le traitement prodigué à ces meubles antiques, que résidait la plus belle métaphore de la scission entre les deux univers. Alors que Yanick Pouliot critique toutes les valeurs bourgeoises reliées à ce mobilier en le transformant en silhouette et en le confondant avec des formes anthropomorphiques dans des positions érotiques, le galeriste met en valeur ce mobilier au milieu des tableaux dispendieux. L’un critique la bourgeoisie, l’autre la vit et en vit, juste à côté.

Après une ballade dans l’arena où l’on se « moque des conventions » , pour reprendre les mots du commissaire du Symposium, on se sent tout drôle de marcher sur la rue Saint-Paul.

De l’air frais et des survivances

En cette très chaude journée d’été, comme on en a eu peu jusqu’à présent, je me suis rendue au centre-ville pour prendre un bain d’air climatisé! J’ai fait plusieurs longueurs à travers les oeuvres des expositions qui sont à l’affiche au Musée d’art contemporain de Montréal : collection permanente (Betty Goodwins, Christine Davis Addad Hannah, Franz West) et expositions temporaires (Robert Polidori, Christine Davis, Spring Hurlbut). Quelques oeuvres m’ont tout spécialement touchée : je fais un petit saut rapide dans le musée!

Image : Salle de classe dans la ville de Pripyat, zone d’exclusion de Tchernobyl, Ukraine
de Robert Polidori, Site du MACM

À quoi ressemble un lieu subitement déserté et dans lequel presque personne n’est retourné par la suite? Rendre visible une catastrophe nucléaire, comme celle de Tchernobyl, après plus de 20 ans, consiste d’abord en une chasse aux fantômes. Les photographies de Polidori, à ce sujet, évoquent l’urgence qu’il y a dû avoir à quitter les lieux après l’émission de la radioactivité dans l’environnement. À travers l’absence de figure anthropomorphique et le désordre, on imagine le mouvement des bousculades sous la presse des habitants. On perçoit les couleurs de l’abandon dans les choses qui ont vraisemblablement regagné une vie qui leur est propre.


Image : Résidence de la Señora Luisa Faxas no 1, Miramar, La Havane, Cuba

de Robert Polidori, Site du MACM

Plusieurs images de Polidori montrent qu’il est possible de peindre à l’aide de son appareil photographique. Alors que certaines d’entre elles représentant les ravages engendrés par des catastrophes naturelles et nucléaires rappellent la pratique du photo journalisme (je sais que la frontière est aujourd’hui très mince entre cette pratique et l’art contemporain), d’autres nous font voir l’empâtement d’une matière picturale qui n’en est pourtant pas le matériau. Je pense, tout spécialement, aux photographies d’appartements personnels prisent à La Havane (Cuba). Habités de toutes sortes d’objets, les appartements ainsi photographiés offrent à l’œil indiscret la possibilité de faire une petite enquête sur leur propriétaire.

Image : Le jardin du sommeil de Spring Hurlbut, Site du MACM

Une seule salle est consacrée à l’œuvre de Spring Hurlbut, Le jardin du sommeil. J’y suis resté un bon moment pour y marcher. Des vieux berceaux et lits d’enfant dont il ne reste que la structure métallique sont cordés sous un éclairage tamisé. J’ai remarqué, avec étonnement, que la plupart des gens n’entrait pas dans la salle. Ils regardaient par l’embrasure comme s’il s’agissait d’un tableau impénétrable. Le lieu est à la fois si tranquille et si vivant, cela donne une réelle sensation de se ballader dans un jardin entre les dormeurs invisibles. Celui qui s’y aventure un peu plus longuement remarquera que chacun des lits est singulier, évoquant la possibilité que des corps tout aussi singuliers puissent s’y trouvés, endormis.


Images : Not I de Christine Davis, site du MACM

Not I, de Christine Davis, offre une expérience visuelle que je qualifierais d’hypnotisante (je ne sais combien de temps je suis restée dans la petite salle). Des extraits de textes de Samuel Beckett et de Simone Weil sont projetés, à l’aide de diapositives, sur un écran suspendu recouvert de boutons « vintage ». On aurait pu trouver un tel mur de boutons dans Alice aux pays de merveilles ou un conte de fée. Les boutons s’illuminent à travers des lettres et l’effet est à chaque fois celui d’une apparition. Des miroirs se trouvent de chaque côté de l’écran afin de permettre au spectateur de lire certains extraits qui apparaissent à l’envers. Davis manipule avec doigté les technologies anciennes et récentes comme en témoignent les oeuvres de l’exposition qui lui est consacrée et qui occupe une autre salle du musée.

Une seule mise en garde : préparez-vous, car il fait vraiment chaud lorsque l’on franchit la porte de sortie!!

Rituel : la chasse aux peurs


Photo : Paule Mackrous

Vaincre ses plus grandes peurs, ce n’est pas une mince affaire! La fuite est un baume dont l’effet est aussi vif qu’éphémère, car même dans le plus beau des voyages, nos plus grandes peurs savent où nous retrouver. Et si elles voyageaient sans nous, les suivrions-nous?

Le projet Donnez-moi vos peurs de Lalie Douglas propose chaleureusement d’envoyer nos peurs ailleurs. Sur son site Web, l’artiste offre le choix entre Calgary et Montréal, les deux villes dans lesquelles prendront forme, suite à la cueillette, ses interventions performatives.

Le Mile-End a servi d’exutoire pour les gens de Calgary. Dans le cadre d’un projet spécial de la galerie Articule, l’artiste a illustré les peurs par de petits bosselages en laiton. Elle les a ensuite incrustées sur les poteaux d’Hydro-Québec parmi les chats perdus, les spectacles underground et les ventes de garage. Lorsqu’on a rencontré une peur, la chasse est sérieusement entamée : on cherche les autres avec beaucoup d’excitation! Le jeu consiste à trouver les plaques cuivrées, mais également à décrypter l’illustration.


Photo : Paule Mackrous

Dès lors, la déambulation n’a plus d’autre but que celui de retrouver le sentiment de singularité émergeant de la rencontre avec les petites plaques de laiton. On veut en savoir plus sur les peurs des autres. Une peur est toujours vécue de manière intime, mais lorsqu’elle est ainsi ritualisée, son caractère privé s’atténue en même temps que sa force. Les petites intrusions permettent de partager des peurs sans les rendre contagieuses.

Photo : Paule Mackrous

J’en ai trouvé quelques unes et je me suis empressée de les photographier. J’avais sans doute l’air un peu étrange, car je faisais systématiquement le tour de chacun des poteaux en les scrutant du regard. Chaque découverte était un moment exquis! Parmi les classiques : peur du dentiste, des rats, des requins…etc. C’est ainsi qu’une ballade ordinaire dans le voisinage s’est transformée en un jeu bien connu de l’enfance : une chasse aux trésors. C’est bien rare que les poteaux d’Hydro-Québec nous font d’aussi belles confidences.

Photos : Paule Mackrous

Insondables visages

Réduire les émotions à une constellation de signes perceptibles à la surface d’un visage et jusque dans ses mouvements presque imperceptibles, objectiver le mystère insondable du visage « qui se mue en résistance totale à la prise » (Lévinas), n’est-ce pas là le fantasme des « artisans du trompe-l’oeil technologique ». Une équipe de recherche de l’université des Îles Baleares ont développé un modèle informatique qui permet aux visages qu’il génère d’exprimer une multitude d’émotions en relation avec une personnalité précise. C’est en leur racontant une histoire qu’ils les font réagir. Pour tester le réalisme du programme, les chercheurs ont demandé à des étudiants d’identifier les émotions exprimées par le visage en question.

S’il y a quelques traits significatifs d’une émotion, ceux-ci doivent être autant contextuels qu’ils sont aléatoires. Ce sont ces traits que nous nous représentons, que nous avons l’habitude d’identifier, lorsque nous pensons à une émotion précise. Ils deviennent eux-mêmes des codes culturels qui parfois collent bien à une situation singulière et autrefois, ne collent pas du tout. Le fait que la plupart des étudiants soient parvenuent à identifier l’émotion en question sur le visage programmé est peu révélateur du réalisme de la représentation sinon que le visage se rapproche de ce à quoi on s’attend de voir apparaître dans un visage lorsqu’on souhaite illustrer une émotion quelconque. Les chercheurs ont aussi opéré une évaluation « objective » à l’aide d’un programme informatique…un peu tautologique comme étude. En fait, ça montre bien que la programmation qui a pour objectif de lier la personnalité et l’expression de l’émotion fonctionne.

Le repérage des différents traits distinctifs, voire généraux d’un visage, se révèlent plutôt efficaces lorsqu’il s’agit de décrypter le « mood » d’un enfant de 3 ans, mais qu’en est-il d’un adulte? Y a-t-il une manière d’engendrer l’effet d’une émotion qui cherche en même temps à se dissimuler? Je serais curieuse de voir ce genre d’étude se complexifier davantage, par exemple, en travaillant sur les traces émotives dans l’expression faciale d’un acteur en jeu. C’est Lévinas, défiant Husserl, qui parle de cette double-intentionnalité inhérente à l’être humain…Le visage est le lieu d’expression en force de cette double-intentionnalité, c’est ce qui le rend justement insaisissable.

Plus d’infos sur l’article discuté
Merci à mon collègue J.H. pour cette info 🙂

Figure et rupture : Emily Beck

In Reverie, In Sympathy

03/10/08 – 02/11/08

« Par l’appropriation et la manipulation d’images de célébrités et d’héroïnes de romans sentimentaux et historiques, l’artiste s’emploie à légitimer ces disgracieuses figures pour le présent contemporain. Les peintures font référence au passé de l’histoire de l’art, et s’efforcent de représenter une vision conflictuelle de la féminité. »

Plus d’infos