Le Wood Wide Web ou le langage de la lenteur [Peter Wohlleben, The Hidden Life of Trees]

A tree can be only as strong as the forest that surrounds it.

Dans son ouvrage, The Hidden Life of Trees. What They Feel, How They Communicate, le forestier et auteur allemand Peter Wohlleben raconte, du point de vue des arbres et avec beaucoup de connaissances scientifiques, l’histoire d’une forêt. Des plus jeunes arbres aux plus âgés, des vigoureux aux plus faibles, des indigènes à ceux qu’on a introduits : tous jouent un rôle au sein du « Wood Wide Web » (expression qui désigne le vaste réseau de communication que forment les racines des arbres à l’aide des champignons, les mycorhizes)!

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« We need old. We need slow », insiste l’auteur : la plantation d’arbres, en temps de déforestation massive, ne suffit pas à restituer la richesse d’une forêt. Au contraire, les arbres plantés sont vulnérables parce qu’ils peinent à communiquer : « their roots are irreparably damaged when they are planted, they seem almost incapable of networking with one another. »

Et pour les arbres, c’est « live together, die alone».

Sous terre comme à l’extérieur du sol, les arbres transmettent à leurs prochains des signaux d’alarme à l’aide d’odeurs indiquant la présence de ravageurs. Immobiles, ils forment des partenariats avec les animaux, les champignons et les insectes pour se reproduire et migrer. Ils apprennent les uns des autres, “crient” à l’aide de craquements lorsque l’eau vient à manquer. Ils s’entraident. Si l’un d’entre eux s’affaiblie, les autres le nourrissent : « It appears that nutrient exchange and helping neighbors in times of need is the rule

Isolés, les arbres plantés vivent alors beaucoup moins longtemps. Or, c’est sur le tronc des vieux arbres que se forment des mousses sur lesquels se fixent des algues qui, à leur tour, capturent l’azote. Grâce à la pluie, l’azote pénètre le sol pour nourrir les plus jeunes arbres. Ainsi, les vieux arbres jouent un rôle primordial: ils fertilisent la forêt!

Si l’auteur se positionne contre la déforestation, ce n’est tout de même pas un sacrilège d’abattre des arbres. Tout est dans l’équilibre et le respect, rappelle Wohlleben: « it is okay to use wood as long as trees are allowed to live in a way that is appropriate to their species ». Cela veut dire que les arbres doivent pouvoir combler leurs besoins de communiquer, de grandir dans une vraie forêt sur une terre inaltérée par l’activité humaine et de transmettre l’information à la prochaine génération.

Ne faudrait-il pas enfin briser la barrière morale entre les animaux et les plantes? demande l’auteur. Ne faudrait-il pas respecter la vie de manière générale, sans créer une hiérarchie entre ce qui appartient à notre règne et le reste du vivant, comme les arbres?

Pour cela, il faut entrer dans leur univers et apprendre leur langage…

« The main reason we misunderstand trees, raconte Wohlleben, is that they are so incredibly slow. » La diversité, l’équilibre et la pérennité d’une forêt existent dans la durée. Ici, on parle de plusieurs centaines d’années!  Cette lenteur donne l’impression que les arbres sont statiques et, pour plusieurs, qu’ils sont des objets inertes. Wohlleben leur donne vie comme s’il traduisait littéralement leurs dires. Le résultat est envoûtant, autant pour les amatrices que pour les connaisseuses qui auront l’impression d’avoir appris un peu plus pour elles-mêmes le courageux et judicieux langage de la lenteur.

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Une nature qui s’inquiète : désirs, animisme, dévoilement

Texte au sujet de l’exposition L’Inquiète forêt de Stéphanie Morissette présentée à la Galerie Les trois C jusqu’à samedi, le 28 janvier, puis au Carré 150, à Victoriaville du 22 février jusqu’à la fin mars. 

La nature, nos désirs

Dans son ouvrage The Botany of Desire, A Plant’s Eye View of the World, Michael Pollan[1] inverse la perspective de domestication de la nature par l’humain et démontre habilement la manière dont la nature nous utilise pour sa propre survie et pour son évolution. Se servant de nos désirs de beauté, d’intoxication, de sucre et de contrôle, la nature se transforme, elle développe des stratégies pour se multiplier et résister. Par contraste, notre rapport à la nature à nous devient de plus en plus fantasmé. Pour la plupart d’entre nous, la nature est perçue comme un univers lointain, aussi enchanté que redoutable.

Cette double conception de la nature est au coeur de l’installation L’inquiète forêt de Stéphanie Morissette. Au premier abord, cette forêt découpée dans du carton noir, ressortant vivement sur le fond blanc des murs de la galerie, est envoûtante pour le regard. C’est la nature des contes de fées et de ceux et celles qui n’osent pas y entrer, peut-être par peur de se salir, de se perdre ou pour éluder ses mystères. Lorsqu’on s’en approche pour mieux y discerner les formes qui la constituent, c’est une nature effroyable qui fait surface; une nature façonnée par les désirs humains où l’état naturel et l’état artificiel des éléments ne sont plus différenciés : les arbres, les animaux et les objets sont tous issus d’un même matériau cartonné, de couleur noire. C’est la couleur du pétrole, mais aussi celle de la nuit, de la pénombre ou de l’ombre qui persiste malgré la disparition.

L’atmosphère rappelle le récit apocalyptique « A Fable of Tomorrow [2]» de Rachel Carson présenté en exergue de Silent Spring et décrivant une future catastrophe écologique. Dans ce récit, un matin de printemps, le chant des oiseaux soudain ne se fait plus entendre, les bourgeons refusent d’éclore, les animaux ne trouvent plus de quoi manger. Dans L’inquiète forêt, un pipeline court sur le sol pendant qu’un cerf s’enfonce malencontreusement dans une flaque de pétrole (Pipeline, 2015). La flore est dégarnie, la faune, avec ses animaux mécanisés, morcelés et amputés, est mal en point (Le loup, 2015; Mes trophées – fessier de cerf, 2015; L’oiseau, 2015; Sur la route, 2015). Il ne reste que le cri imaginé des charognards autour des carcasses d’animaux que l’on estime morts de faim ou à la suite d’une maladie (Tornade, 2015). C’est comme si on avait jeté un sort maléfique à ces lieux. Pourtant, pour reprendre les mots de Carson:« No witchcraft, no enemy action had silenced the rebirth of new life in this stricken world. The people had done it themselves[3] ».

Choisir l’animisme

La rencontre du merveilleux et de l’effroyable, du naturel et de l’artificiel au sein de L’inquiète forêt engendre un effet tout particulier que j’appelle « animiste ». Celui-ci qualifie un rapport au monde où « chaque objet, chaque chose sont habités d’un esprit individuel[4]». Issues des peuples indigènes, les représentations collectives de l’animisme sont transmises de génération en génération. Formées de connaissances non scientifiques ancrées dans la perception, ces représentations sont célébrées dans les rituels qui honorent une nature mouvante, vivante, intentionnelle. Les éléments constituant L’inquiète forêt semblent s’adresser à nous : ils nous racontent une histoire qui s’inscrit dans un récit plus vaste dont il nous faut recoller les morceaux.

L’expérience animiste est étrangement imbriquée avec la représentation scientifique, comme pour faire voir à la fois les différences et la possibilité d’une réconciliation entre les deux. L’inquiète forêt met ainsi en scène notre propension à diviser et à immobiliser les éléments naturels pour entrer en contact avec eux : on encadre la plume de l’oiseau (Plume, 2015), on enferme les plantes carnivores dans des terrariums (Les carnivores, 2015), on dépose sur une table les ailes d’un condor, tel un trophée de chasse (Mes ailes en captivité, 2015). Cela nous permet d’observer la nature avec une certaine distance. Dans les musées d’histoire naturelle, on oriente notre perception, notre compréhension et nos sensations à l’aide des cartels d’exposition, rédigés par celui ou celle qui détient le savoir. On contemple la nature sans jamais avoir à craindre le sauvage, sans jamais ressentir la présence du vivant et, surtout, sans jamais en faire partie.

Ainsi, si les gens prennent de plus en plus conscience des enjeux environnementaux et de ses fondements scientifiques, en contrepartie, « their physical contacts, their intimacy with nature is fading [5]», nous rappelle Richard Louv. C’est aussi l’avis de la biologiste Carol Kaseuk Yoon, selon qui la représentation scientifique est à l’origine de notre déconnexion de la nature et de la dégradation qu’on lui fait subir:

The long years of placing science above all other ways of understanding, of believing only scientists tell us what’s right and wrong, has left us blind to our own view of the living world, mute in the language of life, wandering the mall disconnected from and disinterested in living things[6].

Nous voilà devant un beau défi : trouver des représentations de la nature susceptibles de nous apprendre à ne plus être insensibles au langage de la vie, tout en restant à l’affut des faits scientifiques. Pour cela, L’inquiète forêt fait appel à une représentation collective de la nature interpelant notre imaginaire pour mieux nous faire réfléchir sur les enjeux environnementaux. Tout en nous faisant voir une réalité scientifique, elle capte les sens, formant une image qui ressemble à celle qui nous a enchantés durant notre enfance; celle d’une nature expressive, remplie de voix singulières.

Dévoilement

L’inquiète forêt permet la transmission de représentations collectives de la nature qui nous interpellent, mais n’implique-t-elle pas aussi obligatoirement la destruction de la nature pour se manifester? Dans l’œuvre de Stéphanie Morissette, la nature, toute consciente, s’inquiète de son sort. Rien ne lui échappe. À cet égard, elle intègre des résidus pour mieux faire voir la dimension polluante du processus créateur : une poubelle de retailles est renversée dans la forêt (Mes déchets, 2015), un cadre montre les éléments naturels découpés en négatifs (Traces, 2015; Assemblez et collez, 2015), des retailles s’accumulent sur le sol, laissant voir les carcasses qui agissent ainsi comme les métaphores d’une nature qui s’en va au recyclage.

Par cette mise en œuvre du processus de création, L’inquiète forêt évoque l’idée que la création humaine est une destruction, mais pas seulement. Pour reprendre une expression de Martin Heidegger, elle est aussi un « dévoilement » : quelque chose qui « ouvre et met au jour » ce qui était caché[7]. L’oeuvre met en scène les représentations qui l’habitent, les désirs qui la portent et les paradoxes qui la constituent. Sans ce dévoilement, elle participerait aveuglément à une activité humaine qui mène à la destruction de la nature.

L’humain laisse et laissera toujours des traces, nous raconte cette forêt inquiète. Loin de culpabiliser ou de moraliser le spectateur, l’oeuvre oriente la réflexion vers la nécessité d’un équilibre et cela sans porter de jugement. Elle nous entraine dans les confins de notre imaginaire pour nous dévoiler une réalité : celle qu’Alexandra Horowitz décrit si bien, c’est-à-dire que tout ce qu’on nomme« artificiel » émerge de la nature et en fait irrémédiablement partie:

Each building is, of course, forged of stone or hewed from a once-living tree. So-called man-made objects are just those that began as naturally occuring materials and are broken apart and recombined to form something customized to our purposes[8].

Dans cet état d’esprit, toute chose créée peut être accueillie et comprise comme une représentation du monde. L’inquiète forêt nous rappelle que les différentes représentations du monde qui l’habitent sont malléables parce qu’elles sont issues de nos imaginaires. C’est bien là que réside notre réel pouvoir, car tel que l’écrivait le naturaliste Alexander Von Humboldt[9], c’est à partir de notre imagination, et seulement à partir de celle-ci, que l’on peut apprendre à connaître et à habiter la nature. À l’honorer, aussi.

[1] Michael Pollan (2001). The Botanic of Desire : A Plant’s-Eye View of the World. London, Random House.

[2] Rachel Carson (2002). Silent Spring. Boston, Houghton Mifflin Company.

[3] Ibid., p. 3.

[4] Sylvia Sahr (2006). Grey Owl, les autochtones et la perception environnementale au Canada au début du XXième siècle. Mémoire de maîtrise sous la direction de Matthew Hatvany, Québec : Université Laval, p. 56.

[5] Richar Louv (2008). Last Child in the Woods. New York, Algonquin Book, p. 5.

[6] Yoon, Carol Kaesuk (2009). Naming Nature : The Clash Between Instinct And Science, New York : WW Norton, p. 256.

[7] Martin Heideigger (1958). « La question de la technique » dans Essais et Conférence, Paris, Gallimard, pp. 9-48.

[8] Alexandra Horowitz (2013). On Looking. Eleven Walks With Expert Eyes. New York, Scribner, p. 43.

[9] Humboldt, Alexander von (2002). Influence de la peinture de paysage sur l’étude de la nature. Paris : Larochelle.

 

L’immersion selon les plantes [Réflexions à partir de La vie des plantes. Une métaphysique du mélange d’Emanuele Coccia]

Mes recherches sur l’expérience de l’effet de présence dans la cyberculture m’ont amenée à plusieurs reprises à réfléchir sur la notion d’immersion. J’en étais arrivée à la conclusion que l’immersion sensori-motrice ne faisait pas vraiment partie de notre rapport aux oeuvres web. Au contraire, la conscience du dispositif m’apparaissait un paramètre important de leur expérience. À moins d’une « immersion métaphorique », sorte de projection de soi dans les éléments de l’interface sur lesquels nous avons un contrôle (Berthier), j’en concluais, sur ce blogue, que notre rapport aux technologies numériques en était plutôt un d’osmose :

Si l’on entend souvent parler d’immersion pour parler de notre rapport avec les technologies numériques de manière générale, je crois plutôt qu’il s’agit là d’une osmose. Je ne suis pas immergée, comme engloutie à l’intérieur de quelque chose. Je me trouve plutôt dans un rapport diffus et contigu avec la machine. Ce rapport se définit par une interpénétration profonde, une influence réciproque avec celle-ci.

Avec les technologies de la réalité virtuelle, par contre, c’est un peu différent. On cherche à créer, au-delà du trompe-l’œil, une illusion pour l’ensemble des sensations corporelles. Toutefois, l’objectif de cette « course à la présence » est inatteignable, car tel que nous le rappelle Jean-Louis Weissberg, en cherchant « […] la transparence, on interposera toujours plus d’interfaces sophistiquées pour concrétiser cette transparence. Chaque pas qui fait avancer ce projet éloigne alors d’autant la cible. » Le spectateur s’accoutume rapidement des nouvelles interfaces et nécessite ainsi toujours plus de « sophistication » pour être floué. Cette recherche de création d’immersion est en quelque sorte « sans issue », pour reprendre les mots de Baudrillard qui ira jusqu’à dire que, même dans la vie de tous les jours, nous ne vivons que dans la conscience de l’effet.

Malgré ce constat, la notion d’immersion continuait de me préoccuper. Elle représentait pour moi une « présence pleine », une adhésion totale à un monde. Je pense ici au monde intra-utérin. Au fil des différentes lectures (Lovink, Berthier, Cauquelin) effectuées pour mes recherches doctorales, il me semblait qu’on ne faisait qu’effleurer la description de cette expérience viscérale. J’écris « viscérale », car elle m’apparaît première en ce qu’elle précède notre présence sur Terre; elle précède le langage. Comment peut-on penser l’immersion hors de ce cocon, dans la vie de tous les jours? L’immersion est-elle possible?

Je n’aurais jamais pensé qu’une description aussi éloquente de l’immersion me parviendrait d’un auteur qui se penche sur l’être-au-monde… des plantes! Dans son magnifique livre La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Emanuele Coccia, philosophe et Maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, plonge dans l’univers des végétaux et tente de restituer pour nous le monde, tel qu’expérimenté par ceux-ci. Cette démarche ne va pas sans rappeler celle de Michael Pollan qui, dans son bouquin The Botany of Desire. A Plant-Eye-View of the World, montre habilement la manière dont les plantes utilisent les humains pour se reproduire, évoluer, survivre. Coccia ravive l’animiste en chacun et écrit à son tour que les plantes :

n’ont pas de sens, mais elles sont loin d’être verrouillées : aucun autre vivant n’adhère plus qu’elles au monde qui les entourent. […] Leur absence de mouvement n’est que le revers de leur adhésion intégrale à ce qui leur arrive et à leur environnement. On ne peut séparer – ni physiquement ni métaphysiquement – la plante du monde qui l’accueille. Elle est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde. Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie être-au-monde.

En lisant le livre, j’avais l’impression que l’auteur décrivait un état méditatif. Pratiquant assidument la méditation depuis plus de quinze ans, il me semble que cet état est celui qui, pour les humains, s’approche le plus de l’immersion. Celle-ci n’est donc pas quelque chose que l’on peut créer avec des technologies sophistiquées, mais un état de conscience accessible par l’immobilité, un rapport au monde qui requiert une absence de résistance. Comme pour la méditation, cet état de présence dont font montre les plantes n’est pas synonyme de passivité. Au contraire, les plantes sont extrêmement créatives. Leur action est perpétuelle. Elles évoquent la possibilité d’un espace où la différence entre être et créer ne peut exister:

Elles n’ont pas de mains pour manier le monde, et pourtant il serait difficile de trouver des agents plus habiles dans la construction de formes.[…] Les plantes coïncident avec les formes qu’elles inventent; toutes formes sont pour elles des déclinaisons de l’être et non du seul faire et de l’agir. Créer une forme signifie la traverser avec tout son être comme l’on traverse des âges ou des étapes de sa propre existence.

Dans l’état d’immersion, faire, c’est, avant tout, être. C’est « agir » en accord complet avec la vie intérieure qui, à son tour, est tout incluse dans la vie extérieure. La plante n’a pas « conscience de », elle est conscience et, par là, construit le monde.  En ce sens, affirme Coccia, la plante « incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde ». Il est impossible d’opérer une division entre la vie et le monde, et entre ces derniers et l’univers, car la plante assure également le lien entre le ciel (compris ici comme l’univers) et la Terre.  Par une communication opérée entre ses parties aériennes et souterraines, elle a « la capacité de transformer l’énergie solaire dispersée dans le cosmos en corps vivant, la matière difforme et disparate du monde, en réalité cohérente, ordonnée et unitaire. » L’être-au-monde de la plante ne se comprend que par une cosmologie.

Dans cet ordre d’idées, ce n’est pas sur la Terre que nous vivons, selon Coccia, mais plutôt dans l’atmosphère créée par les plantes et le souffle : « l’atmosphère n’est pas quelque chose qui s’ajouterait au monde : elle est le monde en tant que réalité du mélange à l’intérieur duquel tout respire.» Nous sommes donc immergés dans cette atmosphère comme si nous baignions au milieu d’un lac, la tête sous l’eau.  La photosynthèse, ce processus par lequel les plantes opèrent la synthèse des glucides en utilisant la lumière du soleil, « n’est que le processus cosmique de fluidification de l’univers ». En ce sens, les plantes, en sortant de l’eau pour coloniser la terre ferme, « n’ont jamais abandonné la mer: elles l’ont apportée là où elle n’existait pas », affirme Coccia.

Nous sommes aussi issues non seulement du ventre de la mère, mais aussi de celui de la mer, comme toute vie trouve son origine en celle-ci. La Terre était, avant toute chose, une vaste étendue d’eau nous rappelle d’ailleurs Rachel Carson : « though you may be a thousand miles inland, you can easily find reminders that will reconstruct for the eye and ear of the mind of the processions of its ghostly waves and the roar of its surf, far back in time ». Les plantes, plus que n’importe quoi d’autres sur cette planète, nous rappellent que nous non plus, n’avons jamais quitté la mer : nous vivons encore dans l’immersion la plus complète…

***

Guidé par les plantes et leur état d’immersion, cela permet à l’auteur de porter une réflexion critique sur des courants de pensée ou des manières de faire. Il parle évidemment de la philosophie et de son snobisme métaphysique envers les plantes, mais aussi de la Deep Ecology trop centrée sur la terre et sur sa dimension habitable, oubliant par là l’importance de la lumière. Il s’attarde également à l’antispécisme qui, « avec son chauvinisme animalier » a « étendu le narcissisme humain au règne animal », sans égard pour les plantes. Il s’enflamme plus particulièrement lorsqu’il parle de l’université où il affirme que « connaître c’est appartenir à une corporation ». Il critique ardemment le « spécialisme », l’anti-immersion par excellence, qui n’est rien d’autre qu’« un exercice spirituel pratiqué sur soi-même » ou encore « une castration prolongée de sa propre curiosité » :

Le spécialisme ne définit pas un excès de savoir, mais une renonciation consciente et volontaire au savoir des « autres ». Ce n’est pas l’expression d’une curiosité démesurée pour un objet, mais le respect craintif et scrupuleux d’un tabou cognitif.

Coccia rappelle alors aux universitaires que « la seule méthode est un amour extrêmement intense pour le savoir, une passion sauvage, brute et indocile pour la connaissance sous toutes ses formes et dans tous ses objets.»

D’une manière pragmatique et théorique, c’est un changement de paradigme auquel nous convie l’auteur. Car en dévoilant le monde « vu » par les plantes, c’est notre rapport au monde qui se déploie en filigrane et, par là, une conscience des dispositifs qui nous circonscrivent. Le paradigme de l’immersion implique un monde fluide, vivant, unitaire qui ne s’inscrit pas en opposition au reste de l’univers; c’est un monde du mélange. L’immersion commande à chacun une présence dépourvue de ses effets, une forme de plénitude engendrant une action issue de l’être-au-monde, d’un oubli de soi qui n’est pas une aliénation (contrairement à l’expérience de l’osmose qui, pour sortir de l’aliénation, nécessite une confrontation), mais une création.

Au-delà de la science : Umwelt, intuition, connexion [réflexion à partir du livre Naming Nature de Carol Kaesuk Yoon]

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Il y a 9 mois, je commençais mon DEP en horticulture et jardinerie à l’École des métiers de l’horticulture de Montréal. Après le doctorat, j’avais envie de terre, de plantes, de végétaux comestibles, d’efforts physiques mais aussi, et surtout, de botanique. Il me semblait qu’il n’y avait qu’un pas entre la sémiotique et l’étude de la nature et que le dessin botanique était l’une des plus belles formes d’art du monde. Si j’allais poursuivre mes recherches académiques un jour, ce serait dans cette voie…

À lui seul, le mot « botanique » touchait mon imaginaire d’une manière particulière. Amoureuse de la nature, je m’imaginais enfin comprendre un peu mieux cette végétation qui m’enveloppait durant mes longues randonnées. En dehors des cours, je me suis lancée dans des lectures plus approfondies. C’était non seulement pour apprendre le nom des plantes (en latin!), mais aussi pour comprendre leur fonctionnement, leur utilité, leurs maladies et, surtout, pour savoir à quelle famille elles appartenaient et pourquoi.

Mes promenades en forêt sont devenues de plus en plus passionnantes et intrigantes. Je me suis mise à peindre les plantes à l’aquarelle pour aiguiser davantage mon regard. Je voulais nourrir mon sentiment de connexion à la nature, sans que cette connaissance supplante mon expérience euphorique à l’origine de mon intérêt. Je voulais développer mon umwelt, dirait sans doute la biologiste Carol Kaesuk Yoon:

Umwelt is a German word that means literally « the environment » or « the world around », but scientists studying animal behavior use it to evoke something much more specific. For these biologists, the umwelt signifies the perceived world, the world sensed […] We might call it reality, but it is indeed an umwelt, an idiosyncratic sensory picture of the living world around us. 

Dans son livre Naming Nature. The Clash Between Science and Instinct, Yoon s’intéresse aux différents umwelt qui animent notre rapport à la nature. Elle retrace surtout l’histoire de la taxonomie (Science qui a pour objet la classification des divers éléments de la nature). Des naturalistes comme Alexander Von Umboldt et des sensualistes comme Carl Linnaeus, jusqu’aux biogénéticiens, statisticiens et cladistes en passant bien sûr par la théorie de l’évolution de Charles Darwin, l’auteure démontre comment, peu à peu, la représentation de la nature est devenue de moins en moins intuitive et, surtout, moins démocratique. Au fil de son argumentaire solidement ficelé, elle arrive à cette conclusion concernant les enjeux environnementaux actuels:

I had no idea that it might be the scientists themselves, among whom I then very much counted myself, who were at the heart of this problem. I could never have guessed that science, by claiming a dominion over all life, by declaring itself the rightful guardian, owner, orderer, and namer of the living world- and by abandoning the umwelt in the process-might have helped foster exacty the indifference that it now suffered from the rest of humanity.

Yoon conclut son brillant essai avec un plaidoyer pour une réappropriation des représentations de la nature par tous et toutes. Même si ces représentations contredisent la science: peu importe! Les cladistes ont éradiqué la catégorie « poissons », mais les poissons existent et existeront toujours dans notre imaginaire! L’important, aujourd’hui, n’est plus d’avoir raison, mais de retrouver des visions du monde qui nous permettent de se sentir connecter à la nature. Il s’agit là de notre seule option pour mettre fin à sa dégradation. Si la nature s’étiole si rapidement, mettant en péril notre propre survie, en quoi pouvons-nous bien avoir raison?

Lorsqu’en 2005, je rédigeais mon mémoire de maitrise portant en partie sur l’animisme indigène, je m’émerveillais devant ces représentations animistes qui offraient un rapport à la nature beaucoup plus intuitif; un rapport qui implique une célébration et un respect profond du vivant. Si nous adoptions cette vision du monde, nous ne serions certainement pas à quelques décennies de la catastrophe. Mais comme nous le rappelle l’auteure « these are people who, day by day, are losing their wild lands, their languages, their culture, and their knowledge ». Cela m’apparait non seulement cruel et inacceptable, mais aussi complètement insensé.

N’y a-t-il pas une possible rencontre entre cette nature qui s’anime et celle qui est toute faite d’organismes biologiques? Étrangement, plus j’étudie la botanique, plus le umwelt animiste qui m’habite depuis mon enfance s’enrichit. Attention, en écrivant que ce rapport au monde est présent depuis mon enfance, je ne suggère pas que les connaissances animistes chez les peuples indigènes sont enfantines. Je rebondis plutôt sur la perception animiste chez l’enfant tel que théorisée par Jean Piaget. Il la définit simplement comme la « tendance à concevoir les choses comme étant vivantes et douées d’intention ». Je prends ici l’animisme comme une posture plus générale, bien que ce sont mes recherches sur les peuples indigènes qui ont le plus alimenté ma réflexion.

Je disais donc que je perçois une corrélation entre les représentations issues de la biologie végétale et l’animisme. Je pense ici à ces orchidées qui imitent parfaitement le corps des hyménoptères et leurs hormones pour la pollinisation (mimétisme et pseudocopulation) et qui tournent sur elle-même pour accueillir le pollinisateur (résupination). Je pense aussi au Mimosa pudica qui, lorsqu’on la frôle du doigt, referme ses feuilles pour se protéger (thigmonastie) ou encore à l’Echinacea purpurea qui « communique » avec les plantes qui l’entourent afin de ralentir leur croissance pour ne pas être envahie (allélopathie).  Je pense aux différentes Stapelia qui imitent la viande en putréfaction afin d’attirer les mouches qui lui permettront de se reproduire (mimétisme physique). Récemment, j’ai pu observer mon Stephanotis floribunda envoyer sa vrille de ma petite table jusqu’à mon store pour s’y enrouler (circumnutation) en suivant le mouvement du soleil (dextrose). Que dire des plantes carnivores qui attirent, capturent et digèrent leurs proies?

Connaissant dorénavant ces différents phénomènes, comment ne pas être convaincue que le règne végétal est animé par une panoplie d’intentions? Comment ne pas voir la singularité de chacun des végétaux que je rencontre? Je choisis de développer mes représentations animistes parce qu’elles nourrissent toujours plus ma curiosité, mon attention, mon sentiment de connexion. C’est beaucoup plus stimulant que de croire en un grand manitou qui orchestre le vivant ou de ne percevoir que des mécanismes physiques et chimiques. Ce umwelt apporte du mouvement à mes dessins et à mes aquarelles, de l’émerveillement à mes randonnées; il réitère cette posture d’une naturaliste qui voit en chaque végétal un individu à connaître, à célébrer et à laisser « être ».

* Merci à ma collègue Rachel Weisnagel d'avoir rafraîchi ma mémoire concernant certains termes scientifiques alors que je rédigeais ce billet.

Apprendre à disparaître [Réflexion sur H is for Hawk de Helen Macdonald]

Maria Popova l’a mis en deuxième sur son palmarès de 2015 et s’il y a un palmarès sur lequel je me fis, c’est bien celui de l’auteure de brainpickings. Entre l’autobiographie et le récit naturaliste, H is for Hawk de Helen Macdonald m’a fait rire et pleurer. Il a nourri mes réflexions sur notre rapport à la nature et au sauvage ainsi que sur notre propension ô combien discutable à domestiquer les animaux.

Le livre ne se résume pas, mais la trame narrative est la suivante : l’auteure est une universitaire spécialiste des oiseaux de proie dont le père meurt subitement d’une crise cardiaque. Le récit est celui de sa période de deuil durant laquelle elle décide d’adopter et d’entrainer un autour (goshawk). La relation avec l’oiseau sauvage, impossible à domestiquer puisqu’il ne répond pas aux punitions, lui révèle des facettes étonnantes de sa personnalité et, d’une certaine manière, de l’humanité.

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Ma lecture est inévitablement influencée par le fait que je m’identifie à la situation de l’auteure. Mon deuil est différent, mais j’ai ce même besoin de solitude et de nature après une longue aventure universitaire. Ainsi, je me reconnais dans ce genre de passage: « For so long I’d been living in librairies and college rooms, frowning at screens, marking essays, chasing down academic references». Après la soutenance, je me suis moi aussi sentie conditionnée, comme détournée de mon instinct. Cet instinct refait surface durant mes grandes marches en nature où je prends conscience que « something inside me ordered me how and where to step without me knowing much about it ».

Lorsqu’on s’engage dans un parcours doctoral et qu’on souhaite ardemment un poste de professeur, il faut maintenir une présence : dans les revues, dans les classes de cours, dans les colloques. En cours de route, on oublie parfois une chose fort importante pour s’émerveiller, mais aussi pour « trouver » : on oublie comment disparaitre. L’auteure réapprend une telle chose auprès de son autour : « one of the things you must learn to do is become invisible ». On cherche des réponses avec acharnement, mais comme le raconte l’auteure, dans la nature « when you want to see something very badly, sometimes you had to stay still, stay in the same place, remember how much you wanted to see it, and be patient ». L’autour ne bouge pas de sa perche, il ne révèle pas sa véritable nature tant et aussi longtemps que sa maîtresse est « présente », dans son désir d’emprise.

Au fil de l’entrainement de son oiseau, l’auteure, en quelque sorte, disparaît. Elle s’identifie de plus en plus à l’animal : « The hawk was everything I wanted to be : solitary, self-possessed, free from grief, and numb to the hurts of human life ». Elle devient craintive à l’idée de rencontrer des gens dans la rue. Elle redoute de devoir faire la conversation avec ceux qui s’étonnent de voir un oiseau perché sur son poing. Plus l’oiseau est dompté, plus elle se sent sauvage. Elle est liée au monde uniquement par les fauconniers de l’histoire et leurs récits dans lesquels elle se perd et nous entraînent. « History collapses when you hold a hawk », raconte-t-elle. Les ambitions de carrière, que l’on confond trop souvent avec l’enthousiasme, se dissipent, elles aussi. La recherche de la réussite crée souvent plus de détachement et de déconnexion que d’ardeur et de passion. Du moins, c’est ce que nous évoque le récit de Macdonald.

La mort de son père et le contact avec l’oiseau sauvage déclenchent un deuil beaucoup plus grand que celui de la perte d’un être cher puisqu’il implique la mort d’un rapport au monde. Tout est à reconstruire. Lorsqu’elle retourne sur le campus de l’université, les lieux lui semblent étranges. J’aurais pu écrire ce passage tant il décrit bien ce moment où je suis passée devant mon université, il y a quelque temps:

Sudden vertigo. Something shifts in my head. Something huge. Then everything I see collapses into something else. I blink. It looks the same. But it isn’t. This is not my college. Nothing about it feels familiar. It doesn’t even feel like a college at all. Just a few acres of buildings, giant collector’s boxes of brick and stone crammed with the detritus of centuries.

On pourrait croire qu’il s’agit encore d’un récit de femme qui retrouve peu à peu son pouvoir dans le monde sauvage, mais l’auteure déconstruit habilement le mythe selon lequel s’isoler dans le bois est une solution à la douleur. Elle qualifie ces histoires de guérison par la wildness de « beguiling but dangerous lie ». Macdonald démontre habilement que la vision de la liberté qu’on y retrouve est aliénée, car elle n’est qu’une répétition de l’éducation scolaire. C’est une liberté qui vient seulement après des épreuves, d’année en année: des épreuves qui donnent soi-disant du pouvoir et du privilège. Macdonald réitère toute l’importance du contact humain, car il lui manque terriblement. « Wild is not a panacea for the human soul; too much in the air can corrode it to nothing », insiste-t-elle. Il faut ainsi trouver un équilibre. C’est à ce moment qu’elle se dissocie à nouveau de l’animal pour prendre conscience de son humanité. L’auteure réalise qu’elle ne peut se tenir longuement à l’écart de l’horreur humaine. L’être humain n’est pas sauvage et n’a pas intérêt à l’être.

Peu à peu, inévitablement, son questionnement se pose sur le fait d’enfermer un animal sauvage…

Récemment, j’ai acheté des poissons à mes enfants avec des petites crevettes qui nettoient l’aquarium. Il n’y a pas une journée où je ne me sens pas un peu coupable de mon geste. Il est clair pour moi que les pratiques humaines envers les animaux domestiques ont quelque chose de profondément déconnecté. Qu’on ne les remette jamais en question sur la place publique m’inquiète profondément. L’enjeu est tellement complexe, c’est triturant: j’ai enfermé des poissons pour que mes enfants aient un contact quotidien avec les animaux, qu’ils connectent avec eux, qu’ils les observent, qu’ils comprennent leur nature, qu’ils arrivent à les percevoir comme des individus à part entière: pour qu’ils les aiment, quoi! Quel paradoxe.

À ce sujet, le point de vue de l’auteure m’apparaît tellement juste. C’est peut-être parce qu’il me réconforte :

I know that some of my friends see my keeping a hawk as morally suspect, but I couldn’t love or understand hawks as much as I do if I’d only ever seen them on screens. I made a hawk part of a human life, and a human life part of a hawk’s, and it made the hawk a million times more complicated and full of wonder to me.

Il nous est difficile de ressentir cette connexion, cet émerveillement et cet amour pour l’animal sans le dénaturer, sans exercer une certaine forme d’emprise et sans définir son espace de liberté pour se protéger ou pour le garder près de soi: il nous est difficile de disparaitre. Cette inaptitude à penser notre disparition est pourtant en train de foutre la planète et tout ce qu’il y a de vivant (dont nous-mêmes!) dans un pétrin sans commune mesure. En ce sens, la culpabilité liée à la domestication des animaux est un sentiment sain que je cherche à accueillir plutôt qu’à tasser sous le tapis.

Je n’ai pas fait de détours avec les enfants. Je leur ai parlé de ce que la proximité avec ces petits êtres pouvaient apporter, aux animaux comme aux êtres humains. Mais je leur ai aussi parlé de ce que ça voulait dire d’enfermer un poisson dans un aquarium, car je crois malgré tout que c’est dans ce mélange de proximité et de culpabilité qu’on peut apprendre à disparaître, et à laisser « être ».

Harper Pitt, le changement et la justice réparatrice [Angels in America de Tony Kushner]

An angel is a belief. With wings and arms that can carry you. If it lets you down, reject it.
Tony Kushner, Angels in America

Je n’ai pas lu beaucoup de pièces de théâtre dans ma vie. Je n’ai pas le réflexe d’en acheter ou d’en emprunter comme je le fais spontanément pour les essais, les romans et les recueils de poésie. Pourtant, les quelques pièces que j’ai lues, que ce soit Sainte Carmen de la Maine de Michel Tremblay ou Les oranges sont vertes de Claude Gauvreau, ont toutes marqué mon imaginaire; elles ont contaminé irréversiblement ma pensée. Je me suis lancée hier dans la lecture de la pièce Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes de Tony Krushner et elle n’a pas fait pas exception à la règle.

L’année dernière, j’ai suivi un cours de théâtre sur la construction du personnage où j’ai eu l’impression de réapprendre à lire. Depuis, je lis les dialogues un peu différemment. Je laisse les personnages m’habiter et ma lecture devient une interprétation, une performance, même si tout se passe en silence. Je relis des passages plusieurs fois comme pour trouver le ton, l’attitude et le sentiment justes. Il y a quelque chose de transformateur dans le fait de lire une pièce de théâtre en faisant raisonner les mots dans son corps.

Divisée en deux actes (Millenium Approaches et Perestroika), la pièce tourne autour de Louis et Prior, un couple gai vivant à New-York, dans les années ‘80. Prior contracte le sida. Louis ne supporte pas de le voir mourant. Il fuit. Il rencontre un autre homme, Joe, un avocat homosexuel marié à Harper, une femme sombrant dans la folie. Sous les effets violents des médicaments, le malade atteint du SIDA entend des voix, hallucine des anges. Des réflexions percutantes en émergent, notamment sur l’étrange corrélation entre la douleur et le désir de vivre qui, au fil du combat, ressemble de plus en plus à une dépendance :

You see them living anyway. When they’re more spirit than body, more sores than skin, when they’re burned and in agony, when flies lay eggs in the corners of the eyes of their children, they live. […]I recognize the habit. The addiction to being alive. We live past hope. If I can find hope anywhere, that’s it, that’s the best I can do. It’s so much not enough so inadequate but…Bless me anyway. I want more life.

Angels in America parle de la mort et de la maladie physique et mentale. Il y a de longs passages sur la politique américaine, le racisme et la justice (ou son impossibilité) : deux des personnages sont d’ailleurs des avocats. La religion est également très présente (s’y côtoient difficilement des juifs, des mormons) ainsi que le difficile arrimage de la croyance avec l’homosexualité. Les catastrophes, humaines ou naturelles, sont également des thèmes récurrents. Mais, au final, c’est surtout une pièce qui parle d’amour, de différence, de guérison (ou de réconciliation?) collective et de « life addiction » pour reprendre une des belles expressions qui se retrouvent dans la pièce.

L’écriture de Kushner est intelligente, chaque métaphore mérite une méditation. C’est dans le personnage d’Harper qu’on constate l’étendue de son talent pour créer des images fortes, des images qui valent au-delà de mille mots. Harper dialogue avec les morts et les anges; elle entre dans les rêves des autres, voyage jusqu’en Antarctique (dans ses hallucinations) et revient dans le monde commun avec des visions singulières de la vie qu’elle affirme comme des révélations : «Devastation. That’s what makes people migrate, build things. Devastated people do it, people who have lost love ». Harper incarne l’aspect sensible et lumineux d’une vision apocalyptique qui traverse la pièce.

Profondément amoureuse de Joe, son mari homosexuel, elle souffre de ne pas être désirée par celui qui l’a pourtant choisie. Joe est prêt à tout pour maintenir une image sociale correspondant à la société de droite et à la religion mormone qui le définissent de manière fondamentale (selon lui). La détresse d’Harper révèle que la répression de l’homosexualité n’affecte pas seulement les homosexuels. La manière dont Joe décrit son amour pour Harper est assez terrifiante et, étrangement, très belle en même temps. C’est un amour destructeur, évidemment :

What scares me is that maybe what I really love in her is the part of her that’s farthest from the light, from God’s love; maybe I was drawn to that in the first place. And I’m keeping it alive because I need it.

Les croyances et les désirs formant deux mondes différents, comme deux entités antagonistes, les personnages sont triturés; ils sont forts, énergiques et vivants! La résistance remporte souvent la lutte contre le désir naturel de vivre son homosexualité et d’accueillir l’autre qui n’a pas les mêmes croyances, la même couleur de peau ou les mêmes allégeances politiques. Quelque chose entrave l’épanouissement de ce « moi »: des souffrances, de l’orgueil, de la honte, mais aussi un contexte social violent, évidemment. Il y a d’ailleurs un magnifique passage, une métaphore sur le changement intérieur. Harper demande à Mormon Mother « how does people change? » Voici ce que la sage lui répond :

God splits the skin with a jagged thumbnail from throat to belly and then plunges a huge filthy hand in, he grabs hold of your bloody tubes and they slip to evade his grasp but he squeezes hard, he insists, he pulls and pulls till all innards are yanked out and the pain! We can’t even talk about that. And then he stuffs them back, dirty, tangled and torn. It’s up to you to do the stitching.

La métaphore évoque la torture physique et la réparation qu’elle requiert. On y comprend combien il est douloureux et difficile de « devenir soi-même », d’abandonner des croyances enracinées pour écouter ses tripes, pour se lier authentiquement aux autres en dépit de (ou grâce à) la différence.

Harper consomme une forte quantité de valiums et, malgré ses hallucinations, elle n’est pas complètement déconnectée, au contraire. Ce qu’elle vit résulte plutôt d’un don : « I saw something that only I could see because of my astonishing ability to see such things ». Si elle est malade, ce n’est pas parce que son rapport au monde est altéré (un rapport qu’on évalue de l’extérieur), mais parce que la douleur l’envahit, de l’intérieur. Ses perceptions étranges comportent une forme de vérité. Elle est souffrante, mais lucide. Paradoxalement, c’est cette même lucidité qui la rend lumineuse, car si elle pressent la fin du monde, c’est elle qui imagine le mieux sa réparation.

L’un des plus beaux passages de la pièce est un petit monologue dans lequel Harper fait le récit d’un rêve. Les images décrites évoquent une transformation menant à une justice réparatrice, une guérison. Celle-ci advient sans l’intention humaine, mais elle passe par l’âme humaine alors que l’âme se libère de son enveloppe terrestre, de son égo et de la violence quotidienne. Cette transformation permet à l’âme de retrouver la possibilité d’aimer sans résister et, ainsi, d’utiliser son pouvoir de guérison. Du moins, c’est comme cela que j’ai interprété le passage. Je ne le retranscrirai pas ici, je vous propose plutôt d’écouter la très belle lecture qu’en fait Kristen Stewart dans le film Still Alice, car c’est de cette manière que je m’imagine Harper le réciter. Elle lui insuffle de la vie.  Attention, c’est définitivement un spoiler.

Postdoc DIY

L’année dernière, je m’étais promis une année remplie d’aventures, c’était une sorte de résolution. J’ai tenu ma promesse. Je suis allée dans les bois un nombre incalculable de fois (car c’est ce que représente l’aventure pour moi). De ce désir de me retrouver dans la nature le plus souvent possible et d’y amener les enfants, est né le blogue Les pieds dans la bouette que je co-rédige avec mon chum. J’y parle de mes petites escapades en nature dans l’espoir peut-être d’inspirer un peu les autres. C’est aussi parce que l’écriture a toujours été pour moi une manière de vivre pleinement les moments de ma vie, de prendre le temps de comprendre l’effet qu’ils ont sur moi. J’y rédige des commentaires sur mes lectures qui, dernièrement, se sont orientées vers le naturalisme: cette « science » fabuleuse qui mériterait qu’on lui enlève ses guillemets. Surtout à l’heure des réchauffements climatiques!

J’avais sans doute besoin de me grounder, de sentir de la terre sous mes pieds. Faire un doctorat, ça nous coupe un peu de notre corps. Enfin, pour moi, ça a eu cet effet-là. Contrairement à la plupart de mes collègues, j’ai été incapable de remplir les demandes de bourses pour le postdoc lorsque s’achevait mon Doctorat. Même lorsqu’il fut terminé, j’avais besoin de recul. Pour l’instant, du moins. C’est peut-être parce que je crois en une pensée qui n’est pas seulement dans la tête, mais qui résonne (et raisonne) dans tout le corps, qui se déploie dans l’action, qui va vers les autres. Je crois en une intelligence qui n’est pas seulement intellectuelle, mais aussi (et peut-être surtout) visuelle, sonore et tactile. Je recherche une sorte d’équilibre dans tout ça.

Plus récemment, je me suis réinvestie dans ma « carrière » d’historienne de l’art que je ne perçois plus tout à fait de la même façon. À un moment, il y a quelques années, je voyais tellement d’expos que j’en étais saturée. J’aime l’art, mais je n’aime pas tout ce qui se fait actuellement au Québec. C’est normal, me direz-vous, mais des fois, on se laisse prendre dans quelque chose qui ressemble à du prestige. Écrire sur l’art a pris un sens plus profond pour moi. Je ne veux pas écrire lorsque ça ne me touche pas. Je ne veux pas aller voir quelque chose qui ne m’inspire pas. Je ne veux pas me forcer à ressentir quelque chose que je ne ressens pas. Je suis plus soucieuse de ne pas me retrouver en conflit d’intérêts aussi minime soit-il. Je n’ai plus peur de dire ce que je pense. Le milieu culturel québécois a grandement besoin d’être assaini et je ferai tout en mon pouvoir pour ne pas contribuer à son caractère incestueux.

Je me suis demandé si j’allais fermer ce petit blogue. Comme j’écris sur l’art un peu partout ailleurs et que je suis parvenue à le faire aussi librement que je le faisais ici, je vois un peu moins l’utilité de poursuivre. En même temps, j’ai encore plein de choses à explorer du côté de la sémiologie. Je rêve d’écrire de longs textes sur la sémiologie de la nature (même si ça n’existe pas encore). D’ailleurs, je crois qu’un premier cours de sémiologie à Montréal devrait toujours se donner au Mont-Royal, là où l’on peut traquer les animaux et interpréter le comportement des éléments qui forment notre monde environnant. Après, on pourra parler de sémiologie des arts visuels! Ce sera pas mal plus groundé.

J’écris aussi d’autres affaires: de la création, comme on dit (comme si écrire sur l’art n’était pas de la création!), sous un pseudonyme. Je compte bien continuer dans cette voie. C’est plus fort que moi (et que les critiques littéraires): j’écris et j’aime que mes textes soient publiés, qu’ils engagent un dialogue. Le sentiment de connexion que cela me procure est précieux. Je cherche donc à aménager ma vie pour pouvoir écrire. Quand je dis « écrire », il faut aussi et surtout entendre lire (des livres: toutes sortes de livres!), explorer le monde (même tout près de chez moi), écouter les autres, faire de belles rencontres, accueillir la différence, voir des œuvres d’art, aller dans la nature et contribuer à ce que le monde soit plus respirable. En fin de compte, pour moi, écrire, ça veut dire « vivre à fond ». Alors, si on reformule, j’aménage peu à peu ma vie pour pouvoir la vivre à fond.

Bientôt, j’apprendrai à faire des jardins, à tailler des plantes, à identifier les maladies des arbres, à faire germer des pousses… J’apprendrai le nom des organismes vivants en français, en anglais et en latin. Je porterai des bottes avec des caps d’acier pis un tablier. Je me mettrai les mains dans la terre, tous les jours. En ce sens, je crois que je suis en train de me faire un postdoc sur mesure, sans me soucier du titre que porte cette chose que je suis en train d’entreprendre pour développer ma pensée, pour pouvoir écrire, pour me sentir vivante. Il y a un moment dans la vie où il faut cesser de dire que les choses devraient être autrement. Oui, c’est le moment où il faut faire son propre chemin pour mieux agir dans le monde avec ce qu’on est et avec ce en quoi on croit.

Bye bye mon cowboy !

eberhard

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Quand je suis entrée dans la galerie Mile-End, la première chose que je me suis dite en regardant les grandes toiles de cowboys et les paysages de l’Ouest américain, c’est : « Je connais ces couleurs, j’en suis certaine! » L’artiste, Eberhard Froehlich, m’a répondu qu’il avait vécu à Boulder. « Ah, c’est donc ça! ».  Cet endroit a une palette de couleurs bien particulière due au climat sec et à l’altitude, entre autres. Ces verts, roses et beiges pastel, on ne les retrouve pas au Canada, ni dans les autres états. Et on ne les oublie pas!

« Je ne peux créer qu’à partir de ce que j’expérimente personnellement », raconte le peintre. Alors qu’il vivait à Boulder, il n’avait pas le temps de peindre. Il ressent maintenant ce besoin de mettre sur toile son expérience de ce lieu qui, désormais, l’habite. Ce qu’il y a d’intéressant, dans les tableaux de Froehlich, c’est la manière dont les cowboys, personnages mythiques de l’Ouest américain, se fondent dans le paysage. C’est comme s’ils n’arrivaient jamais à se détacher du fond, à devenir des figures à part entière: « les couleurs des roches se retrouvent sur les pantalons », raconte-t-il, les visages prennent les teintes du sol poussiéreux. Par ce travail singulier de la couleur, le peintre nous entraine dans un imaginaire de l’Ouest américain qui lui est propre, un western dans lequel le héros, colonisateur et violent, tend à s’effacer peu à peu pour faire place à la nature qui ne se fait plus territoire. C’est une nature qui se libère et qui, pour cela, devra peut-être engloutir, dans sa poussière, la bêtise humaine qui est en train de la tuer.

On reconnait les clichés du cowboy, mais ceux-ci ne sont pas sublimés ni tout à fait reproduits. Au contraire, la critique y est palpable. L’appropriation des codes permet d’étioler un peu cette vénération du héros américain que l’artiste ne porte pas dans son coeur : « J’ai souvent senti que je devais me défendre devant le reste du monde, surtout à l’époque où Bush était président » dit-il, comme si, devant le monde entier, il était un peu embarrassant d’être Américain. La figure du cowboy, qui peine à se détacher du paysage magistral, représente pour lui cette tension qu’il ressent face à certaines orientations politiques du pays: individualistes, néo-libéralistes, paternalistes. Et c’est bien de tensions dont il s’agit dans les tableaux de Froehlich. Entre la grandeur et la médiocrité. Entre la douceur et la brutalité. Entre l’intemporel et l’éphémère. Il faut savoir montrer la violence de cette figure du cowboy qui ne cesse de s’actualiser (pas besoin d’avoir vécu au Colorado pour comprendre de quoi je parle!) pour faire place à autre chose. « Certains vont manifester, utiliser leur corps pour montrer leur désaccord et j’admire beaucoup cela » poursuit-il, « mais, pour moi, ça se passe dans l’imagination. » Et quelle imagination!

***

Je fais beaucoup de recherches sur les cowgirls ces temps-ci, ces grandes oubliées de l’histoire de l’Ouest dont les quelques récits nous présentent un autre Ouest américain. Si on les mettait davantage en valeur, on ferait naître un tout autre western; un western qui se rapproche de l’écoféminisme, mais qui ne pourrait jamais porter ce nom puisque les cowgirls refusent catégoriquement cette appellation. Un peu comme le peintre, qui met en œuvre des imaginaires qui l’habitent pour exprimer son malaise, ces cowgirls sont profondément et intimement engagées sans être militantes. Elles ont créé leur vie en travaillant sur une terre qu’elles respectent à fond : « create your life from raw material », disent-elles. Mais au fil des récits, on comprend que les cowgirls d’aujourd’hui ont du mal à faire leur travail, car les terres sont de plus en plus contaminées. On peut reprendre cet état de fait et l’interpréter au sens littéral comme au sens figuré.

L’art, lorsqu’on en fait un territoire, n’échappe malheureusement pas aux cowboys. C’est tout de même avec l’art que l’on peut le mieux déjouer les duels, comme le démontre cet artiste dont le travail, mettant en scène la disparition graduelle d’une violence territoriale, m’a permis, le temps d’un regard et plus encore, de me sentir un peu plus libre.

Cela n’a pas de prix, me direz-vous, mais voilà un autre mythe à déboulonner : les toiles sont à vendre!

Wild West, par Eberhard Froehlich, jusqu’au 5 avril à la Galerie du Mile-End

On veut plus d’art nature, svp!

La pluie vient de cesser, ça sent bon et il n’y a rien de plus exaltant pour moi que de chausser mes bottes de marche pour aller voir une exposition d’arts visuels. Chaque année, je ne manque pour rien au monde le Symposium d’art nature aux Jardins du Précambrien, à Val-David pour lequel on est invité à parcourir des sentiers truffés d’œuvres d’art : ce genre d’événements est trop rare près de Montréal. La thématique de LIEUX/LIEUES a été choisie par la jeune commissaire Chloë Charce, sous la direction artistique de René Derouin pour réunir huit nouveaux artistes d’ici et d’ailleurs. On pouvait les voir à l’œuvre durant les deux premières semaines d’ouverture du Symposium, il s’agit d’une nouveauté pour cet événement qui existe maintenant depuis près de vingt ans (1995).

Monica Bengoa, Les joies ineffables de l’énumération, 2013
Accompagnée de ma petite famille et avec le porte-bébé, le sac à dos de toddler et tout le kit, je me suis rendue sur les lieux alors que les œuvres étaient terminées. Mais une œuvre d’art nature ne commence véritablement que lorsque la confection de l’artiste est terminée, car c’est à ce moment que la nature entame son beau travail. On peut le constater lorsque, dans les sentiers, on aperçoit les ruines ou parfois les restes intacts des œuvres des années passées que l’on a choisi de laisser là : un choix que je trouve tout particulièrement judicieux.

Vue, un sentier du Symposium
Le projet électroacoustique de Jean-François Blouin entame le nouveau parcours. Le mélange des sons naturels et électroniques donne cette curieuse impression que les éléments de la nature ambiante se sont dotés de toutes nouvelles sonorités. Et ça y est, notre perception de la forêt vient de se transformer jusqu’à la prochaine étrangeté posée sur notre route : un mur! Ça surprend. Guillaume LaBrie a percé une silhouette de coyote dans cette cloison qui fait écran à une parcelle du paysage. Cela nous force à reconsidérer complètement l’espace. Alors que le mur est inévitable, l’œuvre de Sherry Hay se dissimule dans la densité de la forêt. Des centaines de petits points roses, suspendus dans les arbres et bougeant au gré du vent, donnent l’impression de « clignoter ». Plus on y porte attention, plus on en voit. L’effet est fascinant, regardez attentivement :

Sherri Hay, Des millions de feuilles, 2013
Monica Bengoa et Huberto Diaz ont choisi de décorer un peu les arbres. La première a posé des lettres de feutres autour des troncs qui, telles des écharpes enroulées autour d’un cou, semblent les protéger du froid et se les emparer en leur accolant les mots d’une citation de Perrec, par exemple. Le deuxième a quant à lui construit ce que j’ai envie d’appeler un beau bataclan. Des objets du quotidien, surtout des meubles, sont amassés et élevés en sculpture à l’équilibre précaire et en tension autour d’un arbre. À ne pas faire : 
Humberto Diaz, Petites connexions, 2013
Autour de l’installation, Diaz ramène les crayons de plomb à son origine. Ceux-ci sont plantés dans les troncs d’arbre accompagnés parfois d’un vieil aiguisoir à poignée. Entre les deux œuvres, on retrouve le travail sonore de Wes Johnston. L’artiste a planté des hauts parleurs en bois dans la forêt. Ces petites architectures rassurantes, qui donnent l’impression d’avoir poussé comme des champignons, nous transportent pourtant dans un univers sonore inquiétant.

Wes Johnston, TBD, 2013
Non loin de là, le collectif Zoné vert a créé des sculptures-installations faites à partir de troncs d’arbres dans lesquelles on est invité à circuler ou à jouer à cache-cache, c’est selon :

Zoné vert, Le lieu de l’homme, 2013
Dans un cas ou dans l’autre, l’expérience de l’espace y est toute singulière.

Josée Aquelin a investi le Sentier de la poésie avec sa pyramide Amirondienne s’élevant au milieu de quatre chaises qui lui font dos, invitant ainsi le spectateur à s’imprégner davantage de la nature ambiante et de sa dimension spirituelle et poétique. 
***
Je me sens souvent tiraillée entre deux passions : les arts visuels et le plein air. À mon sens, elles génèrent deux modes de vie complètement différents. Mon amour pour les arts visuels m’encourage à rester dans la grande métropole où je suis submergée d’œuvres publiques, d’expositions et d’évènements stimulants. Et mon grand besoin de plein air me donne envie de déménager à la campagne et de m’acheter une maison dans le bois. 

Conclusion : on veut plus d’art nature svp!

Symposium d’art nature LIEUX-LIEUES
Jardins du Précambrien, Val-David
Jusqu’au 20 octobre

J’ai lu « Montréal créatif » 10 parcours. 10 petites aventures. Beaucoup de fun. ❤

« J’ai lu » ne sont sans doute pas les mots justes pour aborder le livre Guide du Montréal Créatif 10 parcours à la rencontre de l’art actuel (Ulysse, 2013). J’ai ouvert le livre un soir avant d’aller dormir : erreur monumentale. J’ai eu immédiatement envie de quitter mon lit pour une petite escapade urbaine à deux pas de chez moi. C’est un livre qui s’expérimente dans la déambulation. Sa place est dans un sac à dos.
Jérôme Delgado a créé dix parcours à la rencontre de l’art actuel. Dix parcours. Dix petites aventures. Beaucoup de fun. L’art comme parcours ou le parcours comme œuvre du critique qui demande à être actualisée : quelle belle idée! On comprend très vite que l’auteur ne cherche pas à tout prix à nous amener du point A au point B. Il nous encourage plutôt à observer et à visiter les architectures historiques, les petites boutiques originales, les œuvres publiques bien dissimulées, les librairies indépendantes, les petits restos sympas et d’autres secrets bien gardés de la ville : Montréal, la belle, l’éclectique.  
En ce sens, c’est surtout le petit côté « racoin » du livre qui m’a plu, avec des propositions du genre :

Il ne faut pas hésiter non plus à prendre l’escalier qui mène en haut du viaduc pour jouir d’un point vue privilégié sur les environs et en particulier sur le bâtiment angulaire au coin nord-ouest.  

Ainsi, la conception de « l’art actuel » (arts visuels, design, arts de la scène, musique, arts numériques) s’ouvre pour faire place à une compréhension sensible et visuelle de l’environnement dans lequel il émerge. On y retrouve de courts textes explicatifs et historiques parsemés de petites didascalies en italique du genre « chasse au trésor » : 

Une fois à l’intérieur du Réso, ne descendez pas l’escalier mécanique. Empruntez plutôt le corridor à droite.

Les lieux se remplissent soudainement de hiérophanies et on s’oriente en s’appuyant sur des points de repères bien singuliers : tout ce qui fait vibrer la ville.

Les parcours de Delgado demandent à être interprétés comme on interprète une bonne toune. Avec des petits élans d’émotion par ici. Des petites dérogations de la partition par là.  Et un bis pour les coups de cœur. C’est ainsi un livre qui invite au remix et je me disais que le projet gagnerait à se munir d’un  blogue participatif ou de quelque chose du genre. Celui-ci inviterait les gens à y déposer leur propre documentation sur les différents parcours : textes, photographies, vidéos. Et, surtout, à faire les mises à jour. Car le Montréal créatif : ça change vite!
Un petit bémol qui n’est pas tellement lié au livre lui-même : avouons-le, nos centres d’artiste montréalais ont des heures d’ouverture un peu baroques et des creux de programmation différents les uns des autres, ce qui rend un peu ardu l’organisation de l’aventurier urbain. On a pris soin de mettre les heures d’ouverture et coordonnés des lieux mentionnés à chaque fin de chapitre correspondant à un parcours. Il faudra s’assurer avant de partir que tout est réglo si on veut suivre le parcours à la lettre!

Touristes : c’est le guide qu’il vous faut! Montréalais : ce peut être chouette de l’avoir dans sa bibliothèque pour les prochaines flâneries urbaines et, surtout, pour le plaisir de découvrir et de redécouvrir notre belle ville dans la mire d’un de nos meilleurs critiques d’art. Une invitation à ouvrir les yeux bien grands!