Apprendre à disparaître [Réflexion sur H is for Hawk de Helen Macdonald]

Maria Popova l’a mis en deuxième sur son palmarès de 2015 et s’il y a un palmarès sur lequel je me fis, c’est bien celui de l’auteure de brainpickings. Entre l’autobiographie et le récit naturaliste, H is for Hawk de Helen Macdonald m’a fait rire et pleurer. Il a nourri mes réflexions sur notre rapport à la nature et au sauvage ainsi que sur notre propension ô combien discutable à domestiquer les animaux.

Le livre ne se résume pas, mais la trame narrative est la suivante : l’auteure est une universitaire spécialiste des oiseaux de proie dont le père meurt subitement d’une crise cardiaque. Le récit est celui de sa période de deuil durant laquelle elle décide d’adopter et d’entrainer un autour (goshawk). La relation avec l’oiseau sauvage, impossible à domestiquer puisqu’il ne répond pas aux punitions, lui révèle des facettes étonnantes de sa personnalité et, d’une certaine manière, de l’humanité.

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Ma lecture est inévitablement influencée par le fait que je m’identifie à la situation de l’auteure. Mon deuil est différent, mais j’ai ce même besoin de solitude et de nature après une longue aventure universitaire. Ainsi, je me reconnais dans ce genre de passage: « For so long I’d been living in librairies and college rooms, frowning at screens, marking essays, chasing down academic references». Après la soutenance, je me suis moi aussi sentie conditionnée, comme détournée de mon instinct. Cet instinct refait surface durant mes grandes marches en nature où je prends conscience que « something inside me ordered me how and where to step without me knowing much about it ».

Lorsqu’on s’engage dans un parcours doctoral et qu’on souhaite ardemment un poste de professeur, il faut maintenir une présence : dans les revues, dans les classes de cours, dans les colloques. En cours de route, on oublie parfois une chose fort importante pour s’émerveiller, mais aussi pour « trouver » : on oublie comment disparaitre. L’auteure réapprend une telle chose auprès de son autour : « one of the things you must learn to do is become invisible ». On cherche des réponses avec acharnement, mais comme le raconte l’auteure, dans la nature « when you want to see something very badly, sometimes you had to stay still, stay in the same place, remember how much you wanted to see it, and be patient ». L’autour ne bouge pas de sa perche, il ne révèle pas sa véritable nature tant et aussi longtemps que sa maîtresse est « présente », dans son désir d’emprise.

Au fil de l’entrainement de son oiseau, l’auteure, en quelque sorte, disparaît. Elle s’identifie de plus en plus à l’animal : « The hawk was everything I wanted to be : solitary, self-possessed, free from grief, and numb to the hurts of human life ». Elle devient craintive à l’idée de rencontrer des gens dans la rue. Elle redoute de devoir faire la conversation avec ceux qui s’étonnent de voir un oiseau perché sur son poing. Plus l’oiseau est dompté, plus elle se sent sauvage. Elle est liée au monde uniquement par les fauconniers de l’histoire et leurs récits dans lesquels elle se perd et nous entraînent. « History collapses when you hold a hawk », raconte-t-elle. Les ambitions de carrière, que l’on confond trop souvent avec l’enthousiasme, se dissipent, elles aussi. La recherche de la réussite crée souvent plus de détachement et de déconnexion que d’ardeur et de passion. Du moins, c’est ce que nous évoque le récit de Macdonald.

La mort de son père et le contact avec l’oiseau sauvage déclenchent un deuil beaucoup plus grand que celui de la perte d’un être cher puisqu’il implique la mort d’un rapport au monde. Tout est à reconstruire. Lorsqu’elle retourne sur le campus de l’université, les lieux lui semblent étranges. J’aurais pu écrire ce passage tant il décrit bien ce moment où je suis passée devant mon université, il y a quelque temps:

Sudden vertigo. Something shifts in my head. Something huge. Then everything I see collapses into something else. I blink. It looks the same. But it isn’t. This is not my college. Nothing about it feels familiar. It doesn’t even feel like a college at all. Just a few acres of buildings, giant collector’s boxes of brick and stone crammed with the detritus of centuries.

On pourrait croire qu’il s’agit encore d’un récit de femme qui retrouve peu à peu son pouvoir dans le monde sauvage, mais l’auteure déconstruit habilement le mythe selon lequel s’isoler dans le bois est une solution à la douleur. Elle qualifie ces histoires de guérison par la wildness de « beguiling but dangerous lie ». Macdonald démontre habilement que la vision de la liberté qu’on y retrouve est aliénée, car elle n’est qu’une répétition de l’éducation scolaire. C’est une liberté qui vient seulement après des épreuves, d’année en année: des épreuves qui donnent soi-disant du pouvoir et du privilège. Macdonald réitère toute l’importance du contact humain, car il lui manque terriblement. « Wild is not a panacea for the human soul; too much in the air can corrode it to nothing », insiste-t-elle. Il faut ainsi trouver un équilibre. C’est à ce moment qu’elle se dissocie à nouveau de l’animal pour prendre conscience de son humanité. L’auteure réalise qu’elle ne peut se tenir longuement à l’écart de l’horreur humaine. L’être humain n’est pas sauvage et n’a pas intérêt à l’être.

Peu à peu, inévitablement, son questionnement se pose sur le fait d’enfermer un animal sauvage…

Récemment, j’ai acheté des poissons à mes enfants avec des petites crevettes qui nettoient l’aquarium. Il n’y a pas une journée où je ne me sens pas un peu coupable de mon geste. Il est clair pour moi que les pratiques humaines envers les animaux domestiques ont quelque chose de profondément déconnecté. Qu’on ne les remette jamais en question sur la place publique m’inquiète profondément. L’enjeu est tellement complexe, c’est triturant: j’ai enfermé des poissons pour que mes enfants aient un contact quotidien avec les animaux, qu’ils connectent avec eux, qu’ils les observent, qu’ils comprennent leur nature, qu’ils arrivent à les percevoir comme des individus à part entière: pour qu’ils les aiment, quoi! Quel paradoxe.

À ce sujet, le point de vue de l’auteure m’apparaît tellement juste. C’est peut-être parce qu’il me réconforte :

I know that some of my friends see my keeping a hawk as morally suspect, but I couldn’t love or understand hawks as much as I do if I’d only ever seen them on screens. I made a hawk part of a human life, and a human life part of a hawk’s, and it made the hawk a million times more complicated and full of wonder to me.

Il nous est difficile de ressentir cette connexion, cet émerveillement et cet amour pour l’animal sans le dénaturer, sans exercer une certaine forme d’emprise et sans définir son espace de liberté pour se protéger ou pour le garder près de soi: il nous est difficile de disparaitre. Cette inaptitude à penser notre disparition est pourtant en train de foutre la planète et tout ce qu’il y a de vivant (dont nous-mêmes!) dans un pétrin sans commune mesure. En ce sens, la culpabilité liée à la domestication des animaux est un sentiment sain que je cherche à accueillir plutôt qu’à tasser sous le tapis.

Je n’ai pas fait de détours avec les enfants. Je leur ai parlé de ce que la proximité avec ces petits êtres pouvaient apporter, aux animaux comme aux êtres humains. Mais je leur ai aussi parlé de ce que ça voulait dire d’enfermer un poisson dans un aquarium, car je crois malgré tout que c’est dans ce mélange de proximité et de culpabilité qu’on peut apprendre à disparaître, et à laisser « être ».

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La mer, partout [Rachel Carson, The Sea Around Us]

Si vous êtes un amoureux ou une amoureuse de la mer et que vous n’avez pas encore lu The Sea Around Us de Rachel Carson, il est encore temps de remédier à la situation. Sachez toutefois que le livre est daté (1951), que vous en apprendrez peu sur les réchauffements climatiques, sur la fonte des glaciers ou encore sur l’acidification des océans. Même s’il est bourré de données scientifiques, ce livre fait autre chose que de nous informer. Il cherche à nous émerveiller et à nous connecter à cette mer; il nous offre un voyage au coeur de ce monde vaste et merveilleux, « a world that, in the deepest part of our subconscious mind, we had never wholly forgotten »: un lieu qui nous a donné la vie.

On construit des maisons, des immeubles, des routes sur la terre ferme, cela devient notre monde. On oublie peut-être que cette terre ferme ne représente que 30% de la surface de la planète. On occulte le fait que, dans la longue histoire de notre petite planète, les continents ne sont rien d’autre que des « intrusions of land above the surface of the all-encirling sea ». Carson nous enveloppe à nouveau dans la mer de nos origines et brise peu à peu nos illusions. Dans le ventre de cette mer, la vie grouille, les montagnes s’élèvent fièrement et c’est extrêmement bruyant!

La plume unique de l’auteure, comme toujours, attise notre imagination. Carson souhaite sans doute ouvrir nos sens sur ce qui leur est inaccessible. Ces gigantesques chaînes de montagnes plus massives que les Rocheuses, bien ancrées dans le « deep sea » de l’Atlantique, nous ne pourrons jamais les gravir. Nous voyons bien la pointe d’un sommet former une île dans les Açores, mais leur immensité se dérobe à notre regard. Que dire de ces volcans en éruption? « There are probably as many active volcanoes under water as on land ». À quoi ressemblent-ils? Comment imaginer cette noirceur propre aux fonds marins qui n’a rien à voir avec notre noirceur terrestre et que seuls ceux qui s’y sont aventurés peuvent comprendre?

Le titre prend tout son sens lorsque Carson nous entretient sur les traces laissées par la mer sur la terre ferme: « though you may be a thousand miles inland, you can easily find reminders that will reconstruct for the eye and ear of the mind of the processions of its ghostly waves and the roar of its surf, far back in time ». La mer est partout, insiste l’auteure, il faut simplement ouvrir les yeux un peu plus grand et activer notre imagination. Notre regard sur le monde change au fil de la lecture et, avec lui, la conscience s’éveille : non seulement nous venons de la mer, mais « at any moment the process might be reversed and the sea reclaim its own ». Ceci est encore plus réel aujourd’hui, alors que le niveau de la mer monte dramatiquement.

Rachel Carson a appris le langage des vagues qui, selon elle, parlent depuis des millions d’années. Elle nous entretient sur la manière dont elles se forment au loin et se fracassent non loin de la rive. Elle nous parle de ces vagues qui annoncent la tempête et de celles, moins inquiétantes, qui sont créées par un vent plus doux au cœur de cette masse d’eau. Parce qu’on peut bien faire nos Moïse et séparer les eaux: « there is no water that is wholly of the Pacific or wholly of the Atlantic, or of the Indian or the Antartic.[…] It is by the deep, hidden currents that the oceans are made one ».

On entend toutes sortes de choses et de mythes sur les marées. Carson nous donne l’heure juste tout en pointant vers le mystère que représente cette force à laquelle « no drop of water in the ocean, not even in the deepest parts of the abyss » ne peut échapper. Elle nous fait prendre conscience du lien qui unit la Terre au cosmos. Au-delà de la lune et du soleil, « there is a gravitational attraction between every drop of sea water and even the outermost star of the universe ». Quand même fascinant sachant que nous sommes constitués en grande partie d’eau (65%). Comment faire comme si de rien n’était? Comment se croire au centre de l’univers et ignorer le lien qui nous unit à celui-ci?

***

Déjà, en 1951, Carson parle de réchauffements climatiques éminents. Elle démontre avec l’éloquence qu’on lui connait la relation entre le climat et les courants marins :« For the globe as a whole, the ocean is the great regulator, the great stabilizer of temperatures ». Accolés au pied du mur, on s’intéresse de plus en plus aux différents enjeux et conséquences des réchauffements climatiques. On s’informe, on annonce perpétuellement la catastrophe, on montre son découragement, on sort ses grands principes, mais agissons-nous davantage? Agissons-nous mieux? Trouvons-nous des solutions dans notre quotidien alors que nous sommes enroulés dans notre petit confort? J’en doute fort…

Je crois évidemment en l’importance de s’informer, mais la connaissance, si elle n’est pas connectée ou si elle ne fait qu’éveiller la peur, ne change malheureusement pas en profondeur les mentalités. Rachel Carson a compris que la meilleure manière de préserver la nature, c’est de tomber en amour avec elle et que, pour tomber en amour avec quelque chose, il faut que cette chose occupe une grande place dans notre imaginaire. Voilà ce que ce livre fait: une grande place pour la mer dans nos imaginaires. Car il ne faut pas se méprendre, l’empathie, ce sentiment moteur de changement, est aussi une faculté imaginative…

La plus belle librairie de l’univers [Naturalist’s Notebook, Maine]

On se promenait en voiture sur l’ile de Mount Desert et j’ai vu cette petite enseigne sur laquelle était inscrit « Naturalist’s Notebook ». J’ai dit « wôh, on arrête » et on a fait demi-tour! Une fois entrée dans la librairie, j’ai eu bien du mal à en sortir et ma fille aussi (mon fils dormait dans la voiture).

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L’art et la science ne font qu’un dans ce lieu où l’on semble réunir les choses pour former une représentation de la nature dans toute sa complexité et ses ramifications. Tout ce qui me passionne en ce monde se trouve dans cet endroit: de l’astrophysique à l’horticulture, du plein air à la littérature naturaliste. On y trouve également un étagère avec toute une variété de sortes d’aquarelle pour la peinture naturaliste et une table avec des papillons, des oiseaux…etc où l’on peut s’installer pour dessiner.

À bien y penser, on a peut-être même chercher à créer une représentation de l’univers! Dans les différentes sections, on retrouve toutes sortes de choses loufoques : un clavier représentant le spectre électromagnétique, un schéma sur le fonctionnement du cerveau déployé sur un mur entier, un sapin de Noël avec des cadeaux « big bang » et portant, sur ses branches, des animaux. En fait, ce qui règne, ici, c’est la créativité.

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Le nom de la librairie n’est pas anodin. Le naturaliste, cette espèce en voie d’extinction, n’est pas encore disparu dans le Maine où il y a une forte tradition naturaliste. On pense d’emblée à Rachel Carson ou à Henry David Thoreau qui ont si bien traduit, par l’écriture, les vies secrètes de cette partie du pays.

L’étude de la nature, rappelle Anne B. Comstock, commence lorsqu’une créature suscite notre intérêt. C’est la curiosité qui mène de l’observation à la recherche d’informations et non l’inverse. Les naturalistes ne cherchent pas a priori à comprendre de manière générale et précise comment fonctionnent tous les organismes vivants du monde (comme la biologie). Ils s’intéressent plutôt à la « vie individuelle » de l’oiseau, de l’insecte ou de la plante qu’ils côtoient dans la proximité. Ils observent la forme, mais toujours dans son rapport à la vie et dans un souci de connexion plus profonde avec celle-ci…

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Le naturalisme est en quelque sorte la science de l’attention : « Nature-Study is an effort to make the individual use his senses instead of losing them; to train him to keep his eyes open to all things» (Comstock). Je ne pars jamais longuement en nature sans mon carnet de papier de coton et mes crayons d’aquarelle! Le dessin et l’aquarelle sont des moyens pour accroitre mon attention et ma connexion, tout comme l’écriture et la photographie.

Cette année, avant de partir en roadtrip, j’ai offert à chacun des mes enfants un kit d’aquarelle et un carnet. Ce carnet était pour eux un espace mystérieux où toutes les ramifications sont possibles, où l’on peut faire d’une simple ligne droite, un horizon au-dessus duquel des poissons peuvent s’envoler. C’est à l’intérieur d’un tel espace qu’on a l’impression de se trouver quand on visite la librairie Naturalist’s Notebook.

Je rêve d’ouvrir une librairie de ce genre à Montréal… Malheureusement, la tradition naturaliste n’est pas très forte par ici. 😉 Certains prédisent qu’avec les réchauffements climatiques et les autres enjeux environnementaux, nous assisterons bientôt à un retour en force des naturalistes, ces amants de la nature qui font le pont entre toutes les sciences et avec l’art! En attendant, je me réjouis de voir passer les observations des propriétaires de cette librairie en les suivant sur leur page Facebook. .

Guérir de l’indifférence [Rachel Carson ,The Sense of Wonder]

Peu avant de mourir, la fabuleuse Rachel Carson écrit The Sense of Wonder, un texte où elle raconte ses ballades en nature avec son neveu Roger. Dans un style qui oscille entre le témoignage, la poésie et l’essai, l’auteure montre combien le partage, la transmission d’un amour pour la nature, permet à l’enfant de se connecter au monde qui l’entoure. L’enfant s’émerveille, c’est sa nature. Il revient à l’adulte de redécouvrir avec lui son sens de l’émerveillement. Pour cela, le savoir est peu important. L’auteure insiste sur cet aspect à plusieurs reprises : »it is not half so important to know as to feel ». Il faut s’ouvrir et être réceptif; il faut réapprendre à utiliser tous nos sens. De l’attention à l’émerveillement, il n’y a qu’un tout petit pas. En lisant ce texte, je me disais que l’indifférence est sans doute le sentiment le plus destructeur, y compris notre indifférence à la douleur. Notre propre douleur comme celles des autres. L’émerveillement dont parle Carson est un remède à cette indifférence puisqu’il s’ancre dans l’engagement personnel et dans la volonté de « regarder » sans restriction ce qui nous entoure. Par là, on trouve ce petit endroit de connexion immuable au fond de nous. Ce petit endroit est gigantesque et un puissant moteur de changement.

The sharing includes nature includes in storm as well as calm, by night as well as day, and is based on having fun together rather than on teaching.

We have let Roger share our enjoyment of things people ordinarily deny children because they are inconvenient, interfering with bedtime, or involving wet clothing that has to be changed or mud that has to be cleaned off the rug.

If a child is to keep alive his inborn sense of wonder without any such gift from the fairies, he needs the companionship of at least one adult who can share it, rediscovering with hime the joy, excitement and mystery of the world we live in.

If facts are the seeds that later produce knowledge and wisdom, then the emotions and the impressions  of the senses are the fertile soil in which the seeds must grow.

Guider son enfant vers l’émerveillement [How to Raise a Wild Child]

Je ne suis pas super fan des livres « how to », surtout lorsque le sujet porte sur la manière d’élever les enfants, mais je dois avouer que l’ouvrage How to Raise a Wild Child. The Art and Science of Falling in Love With Nature de Scott D. Sampson m’a renversée. L’auteur, bien loin de faire des prescriptions, suscite l’enthousiasme et ravive notre amour pour la nature afin que nous puissions la transmettre à nos enfants. Dans la lignée de Richard Louv (Last Child in the Woodso) ou de Joseph Cornell (Sharing Nature With Children), l’auteur nous entretient de manière très savante sur la nécessité d’une connexion authentique avec la nature tout en exposant tous les projets stimulants qui sont en train de faire des petits aux États-Unis.

C’est tellement inspirant que je ne savais pas trop par quel bout le prendre. Plutôt que d’en faire un résumé, je vais plutôt revenir sur chaque section de manière plus pointue dans d’autres billets. Ce petit projet que nous menons ici et que nous avons appelé spontanément Les pieds dans la bouette, en est un de « Nature Mentoring » et le livre de Sampson offre plein d’outils concrets à ce sujet.

Évidemment, l’auteur ne peut faire autrement que de mentionner les réchauffements climatiques et les différents enjeux environnementaux actuels. Ce que j’aime par-dessus tout du livre de Sampson, c’est qu’il troque le concept de « sustainability » (développement durable) qu’on entend de plus en plus et qui est hyper déprimant puisqu’il nous rappelle sans cesse que tout s’écroule, pour celui de « thrivability » (épanouissement). En gros, il faut miser sur l’émerveillement face à la nature et sur le rewilding de nos environnements immédiats (j’y reviendrai dans un autre billet), plutôt que sur l’éminent danger qui nous guette.

J’entends souvent des parents dire que les enfants n’ont pas à être protégés des sujets « graves » et « délicats » (c’est un peu la mode, autour de moi), des parents qui veulent à tout prix conscientiser leurs enfants sur les conditions environnementales, par exemple, mais rien n’est plus dommageable. Il est prouvé que de raconter les misères du monde aux enfants (oui, même à ceux qui en vivent!) ne suscite que du désengagement et de l’apathie. Cela les accapare et, finalement, les décourage. Croyez-le ou non, mettre l’accent sur la beauté et la générosité de la nature et du monde les porte davantage vers cette empathie envers les autres et la nature. Ainsi, le livre ne mise pas sur la connaissance des différents éléments de la nature, mais sur la connexion authentique et merveilleuse avec celle-ci.

Cities were constructed on the notion that civilization’s progress can be measured in terms of our speration from, and dominion over, nature. The unspoken message is that nature is something to be controlled and subdued.

When asked to identify the most significant environment of their childhoods, 96.5 percent of a large sample of adults named an outdoor experiment.

But in the rush to romanticize nature, we forget the fear factor that is equally part of our wild heritage.

A deep understanding of nature must be absorbed through our eyes, ears, nose, and pores, as well as our minds.

La nature, cette chose insignifiante et miraculeuse [Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek]

Dans cette narration renversante, Annie Dillard développe son propre vocabulaire, son propre rythme pour décrire ses observations faites lors de marches quotidiennes a Tinker Creek. Dillard n’est pas étrangère à la littérature scientifique; elle nous fait part de ses lectures en matière de botanique, d’entomologie et d’astrophysique, mais sa compréhension de l’environnement dépasse largement ces terminologies auxquelles elle insuffle une vie, une densité et, surtout, une intensité. De ses riches descriptions de phénomènes naturels et de comportements animaux, émergent des réflexions audacieuses sur les grandes questions existentielles comme « pourquoi sommes-nous ici? » ou « Dieu (entendu comme une entité créatrice à l’origine de l’univers) existe-t-il? ». Mais au-delà (ou en deçà?) de ces interrogations, une chose est certaine : la nature, lorsqu’on y est entièrement présent.e, nous guérit. Je retiens de ce livre, entre autres, le pouvoir de l’attention sur nos modes de pensée, nos modes d’être. Car pour Annie Dillard, observer la nature, c’est aussi examiner sa propre conscience.

On entre dans Pilgrim at Tinker Creek comme dans une forêt généreuse; partout où le regard se pose, de nombreux duels entre la vie et la mort sont en train de se jouer. La poète nous transmet sa fascination pour les grands paradoxes de l’existence; la vie y est à la fois insignifiante et miraculeuse, prévisible et surprenante, violente et magnifique.

Avertissement : il est IMPOSSIBLE de lire ce livre rapidement.

Mountains are giant, restful, absorbent. You can heave your spirit into a mountain and the moutain will keep it folded, and not throw it back as some creeks will.

Beauty and grace are performed whether or not we will or sense them. The least we can do is try to be there.

The world may be fixed, but it never was broken. And shadow itself may resolve into beauty.

Trees stir memories; live waters heal them. The creek is the mediator benevolent, impartial, subsuming my shabbiest evils and dissolving them, transforming them into live moles, and shiners, and sycamore leaves.

Evolution loves death more than it loves you or me.

L’aventure de Robyn Davidson (qui se soucie d’Indiana Jones?)

J’aime lire les aventurières, les femmes qui mettent leur corps à l’épreuve, leur esprit au défi! Dans le genre, le livre Tracks de Robyn Davidson est sans doute celui que je préfère. Il représente non seulement une source de connaissances inestimables sur les aborigènes, les déserts d’Australie et les chameaux (ces animaux sont infiniment étonnants), mais il propose également des réflexions sociales, surtout féministes, ancrées dans une expérience intense. L’auteure se rend dans le village d’Alice Sprung dans l’espoir de trouver quelqu’un qui voudra bien lui montrer à dresser des chameaux. Son objectif : traverser seule le désert australien, ce qu’elle parviendra à faire deux ans plus tard, non sans heurts! Ce voyage est peut-être un combat contre la chaleur et l’aridité du désert, mais il est surtout une lutte contre la domination masculine, l’aliénation sociale, le racisme, l’acharnement des médias, la douleur humaine. C’est drôle, c’est triste. C’est euphorisant, c’est tough!

What is an individualist? Am I an individualist because I believe I can take control of my own life? If so, then yes, I was definitely that.

But I knew that this would alter irrevocably the whole texture of what I wanted to do, which was to be alone, to test, to push, to unclog my brain of all its extraneous debris, not to be protected, to be stripped of all the social crutches, not to be hampered by any outside interference whatsoever […]

This searching for and picking wild food is one of the most pleasant, calming pastimes I know.

Stars all made sense to me now that I lived under them.

As far as they [the aboriginals] were concerned they didn’t own the land, the land owned them.

Cheryl Strayed et la PCT

*La photo a été prise par Sébastien, lors d’un voyage de vélo de montagne en Californie.

J’ai lu le bouquin Wild. From Lost to Found on the Pacific Crest Trail de Cheryl Strayed à la manière de Bastien dans le film L’histoire sans fin, c’est-à-dire sans interruption à peine et à la lumière d’une petite lampe au milieu de la nuit. L’auteure a de la verve, connait bien la littérature, la poésie et flirte avec le féminisme. Son récit d’aventure, qui prend racine dans le sentier de la PCT (Pacific Crest Trail), est entrecoupé d’événements de sa vie passée, notamment de sa relation avec sa mère décédée quelques années avant que l’auteure n’entreprenne ce grand challenge. Le sujet est traité avec beaucoup de sensibilité et de doigté, les réflexions sur la vie, l’amour, la nature, les relations interpersonnelles sont fines et toutes groundées dans une expérience vécue. Un livre qui donne envie de prendre son packsack et de se taper une trail, seule, avec une couple de bons livres et un calepin pour écrire !

It was this very act, of hiking, that had been at the heart of my belief that such a trip was a reasonable endeavor. What is hiking but walking, after all? I can walk!

I knew that if I allowed fear to overtake me, my journey was doomed. Fear, to a great extent, is born of a story we tell ourselves, and so I chose to tell myself a different story from the one women are told. I decided I was safe.