Une nature qui s’inquiète : désirs, animisme, dévoilement

Texte au sujet de l’exposition L’Inquiète forêt de Stéphanie Morissette présentée à la Galerie Les trois C jusqu’à samedi, le 28 janvier, puis au Carré 150, à Victoriaville du 22 février jusqu’à la fin mars. 

La nature, nos désirs

Dans son ouvrage The Botany of Desire, A Plant’s Eye View of the World, Michael Pollan[1] inverse la perspective de domestication de la nature par l’humain et démontre habilement la manière dont la nature nous utilise pour sa propre survie et pour son évolution. Se servant de nos désirs de beauté, d’intoxication, de sucre et de contrôle, la nature se transforme, elle développe des stratégies pour se multiplier et résister. Par contraste, notre rapport à la nature à nous devient de plus en plus fantasmé. Pour la plupart d’entre nous, la nature est perçue comme un univers lointain, aussi enchanté que redoutable.

Cette double conception de la nature est au coeur de l’installation L’inquiète forêt de Stéphanie Morissette. Au premier abord, cette forêt découpée dans du carton noir, ressortant vivement sur le fond blanc des murs de la galerie, est envoûtante pour le regard. C’est la nature des contes de fées et de ceux et celles qui n’osent pas y entrer, peut-être par peur de se salir, de se perdre ou pour éluder ses mystères. Lorsqu’on s’en approche pour mieux y discerner les formes qui la constituent, c’est une nature effroyable qui fait surface; une nature façonnée par les désirs humains où l’état naturel et l’état artificiel des éléments ne sont plus différenciés : les arbres, les animaux et les objets sont tous issus d’un même matériau cartonné, de couleur noire. C’est la couleur du pétrole, mais aussi celle de la nuit, de la pénombre ou de l’ombre qui persiste malgré la disparition.

L’atmosphère rappelle le récit apocalyptique « A Fable of Tomorrow [2]» de Rachel Carson présenté en exergue de Silent Spring et décrivant une future catastrophe écologique. Dans ce récit, un matin de printemps, le chant des oiseaux soudain ne se fait plus entendre, les bourgeons refusent d’éclore, les animaux ne trouvent plus de quoi manger. Dans L’inquiète forêt, un pipeline court sur le sol pendant qu’un cerf s’enfonce malencontreusement dans une flaque de pétrole (Pipeline, 2015). La flore est dégarnie, la faune, avec ses animaux mécanisés, morcelés et amputés, est mal en point (Le loup, 2015; Mes trophées – fessier de cerf, 2015; L’oiseau, 2015; Sur la route, 2015). Il ne reste que le cri imaginé des charognards autour des carcasses d’animaux que l’on estime morts de faim ou à la suite d’une maladie (Tornade, 2015). C’est comme si on avait jeté un sort maléfique à ces lieux. Pourtant, pour reprendre les mots de Carson:« No witchcraft, no enemy action had silenced the rebirth of new life in this stricken world. The people had done it themselves[3] ».

Choisir l’animisme

La rencontre du merveilleux et de l’effroyable, du naturel et de l’artificiel au sein de L’inquiète forêt engendre un effet tout particulier que j’appelle « animiste ». Celui-ci qualifie un rapport au monde où « chaque objet, chaque chose sont habités d’un esprit individuel[4]». Issues des peuples indigènes, les représentations collectives de l’animisme sont transmises de génération en génération. Formées de connaissances non scientifiques ancrées dans la perception, ces représentations sont célébrées dans les rituels qui honorent une nature mouvante, vivante, intentionnelle. Les éléments constituant L’inquiète forêt semblent s’adresser à nous : ils nous racontent une histoire qui s’inscrit dans un récit plus vaste dont il nous faut recoller les morceaux.

L’expérience animiste est étrangement imbriquée avec la représentation scientifique, comme pour faire voir à la fois les différences et la possibilité d’une réconciliation entre les deux. L’inquiète forêt met ainsi en scène notre propension à diviser et à immobiliser les éléments naturels pour entrer en contact avec eux : on encadre la plume de l’oiseau (Plume, 2015), on enferme les plantes carnivores dans des terrariums (Les carnivores, 2015), on dépose sur une table les ailes d’un condor, tel un trophée de chasse (Mes ailes en captivité, 2015). Cela nous permet d’observer la nature avec une certaine distance. Dans les musées d’histoire naturelle, on oriente notre perception, notre compréhension et nos sensations à l’aide des cartels d’exposition, rédigés par celui ou celle qui détient le savoir. On contemple la nature sans jamais avoir à craindre le sauvage, sans jamais ressentir la présence du vivant et, surtout, sans jamais en faire partie.

Ainsi, si les gens prennent de plus en plus conscience des enjeux environnementaux et de ses fondements scientifiques, en contrepartie, « their physical contacts, their intimacy with nature is fading [5]», nous rappelle Richard Louv. C’est aussi l’avis de la biologiste Carol Kaseuk Yoon, selon qui la représentation scientifique est à l’origine de notre déconnexion de la nature et de la dégradation qu’on lui fait subir:

The long years of placing science above all other ways of understanding, of believing only scientists tell us what’s right and wrong, has left us blind to our own view of the living world, mute in the language of life, wandering the mall disconnected from and disinterested in living things[6].

Nous voilà devant un beau défi : trouver des représentations de la nature susceptibles de nous apprendre à ne plus être insensibles au langage de la vie, tout en restant à l’affut des faits scientifiques. Pour cela, L’inquiète forêt fait appel à une représentation collective de la nature interpelant notre imaginaire pour mieux nous faire réfléchir sur les enjeux environnementaux. Tout en nous faisant voir une réalité scientifique, elle capte les sens, formant une image qui ressemble à celle qui nous a enchantés durant notre enfance; celle d’une nature expressive, remplie de voix singulières.

Dévoilement

L’inquiète forêt permet la transmission de représentations collectives de la nature qui nous interpellent, mais n’implique-t-elle pas aussi obligatoirement la destruction de la nature pour se manifester? Dans l’œuvre de Stéphanie Morissette, la nature, toute consciente, s’inquiète de son sort. Rien ne lui échappe. À cet égard, elle intègre des résidus pour mieux faire voir la dimension polluante du processus créateur : une poubelle de retailles est renversée dans la forêt (Mes déchets, 2015), un cadre montre les éléments naturels découpés en négatifs (Traces, 2015; Assemblez et collez, 2015), des retailles s’accumulent sur le sol, laissant voir les carcasses qui agissent ainsi comme les métaphores d’une nature qui s’en va au recyclage.

Par cette mise en œuvre du processus de création, L’inquiète forêt évoque l’idée que la création humaine est une destruction, mais pas seulement. Pour reprendre une expression de Martin Heidegger, elle est aussi un « dévoilement » : quelque chose qui « ouvre et met au jour » ce qui était caché[7]. L’oeuvre met en scène les représentations qui l’habitent, les désirs qui la portent et les paradoxes qui la constituent. Sans ce dévoilement, elle participerait aveuglément à une activité humaine qui mène à la destruction de la nature.

L’humain laisse et laissera toujours des traces, nous raconte cette forêt inquiète. Loin de culpabiliser ou de moraliser le spectateur, l’oeuvre oriente la réflexion vers la nécessité d’un équilibre et cela sans porter de jugement. Elle nous entraine dans les confins de notre imaginaire pour nous dévoiler une réalité : celle qu’Alexandra Horowitz décrit si bien, c’est-à-dire que tout ce qu’on nomme« artificiel » émerge de la nature et en fait irrémédiablement partie:

Each building is, of course, forged of stone or hewed from a once-living tree. So-called man-made objects are just those that began as naturally occuring materials and are broken apart and recombined to form something customized to our purposes[8].

Dans cet état d’esprit, toute chose créée peut être accueillie et comprise comme une représentation du monde. L’inquiète forêt nous rappelle que les différentes représentations du monde qui l’habitent sont malléables parce qu’elles sont issues de nos imaginaires. C’est bien là que réside notre réel pouvoir, car tel que l’écrivait le naturaliste Alexander Von Humboldt[9], c’est à partir de notre imagination, et seulement à partir de celle-ci, que l’on peut apprendre à connaître et à habiter la nature. À l’honorer, aussi.

[1] Michael Pollan (2001). The Botanic of Desire : A Plant’s-Eye View of the World. London, Random House.

[2] Rachel Carson (2002). Silent Spring. Boston, Houghton Mifflin Company.

[3] Ibid., p. 3.

[4] Sylvia Sahr (2006). Grey Owl, les autochtones et la perception environnementale au Canada au début du XXième siècle. Mémoire de maîtrise sous la direction de Matthew Hatvany, Québec : Université Laval, p. 56.

[5] Richar Louv (2008). Last Child in the Woods. New York, Algonquin Book, p. 5.

[6] Yoon, Carol Kaesuk (2009). Naming Nature : The Clash Between Instinct And Science, New York : WW Norton, p. 256.

[7] Martin Heideigger (1958). « La question de la technique » dans Essais et Conférence, Paris, Gallimard, pp. 9-48.

[8] Alexandra Horowitz (2013). On Looking. Eleven Walks With Expert Eyes. New York, Scribner, p. 43.

[9] Humboldt, Alexander von (2002). Influence de la peinture de paysage sur l’étude de la nature. Paris : Larochelle.

 

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