Au-delà de la science : Umwelt, intuition, connexion [réflexion à partir du livre Naming Nature de Carol Kaesuk Yoon]

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Il y a 9 mois, je commençais mon DEP en horticulture et jardinerie à l’École des métiers de l’horticulture de Montréal. Après le doctorat, j’avais envie de terre, de plantes, de végétaux comestibles, d’efforts physiques mais aussi, et surtout, de botanique. Il me semblait qu’il n’y avait qu’un pas entre la sémiotique et l’étude de la nature et que le dessin botanique était l’une des plus belles formes d’art du monde. Si j’allais poursuivre mes recherches académiques un jour, ce serait dans cette voie…

À lui seul, le mot « botanique » touchait mon imaginaire d’une manière particulière. Amoureuse de la nature, je m’imaginais enfin comprendre un peu mieux cette végétation qui m’enveloppait durant mes longues randonnées. En dehors des cours, je me suis lancée dans des lectures plus approfondies. C’était non seulement pour apprendre le nom des plantes (en latin!), mais aussi pour comprendre leur fonctionnement, leur utilité, leurs maladies et, surtout, pour savoir à quelle famille elles appartenaient et pourquoi.

Mes promenades en forêt sont devenues de plus en plus passionnantes et intrigantes. Je me suis mise à peindre les plantes à l’aquarelle pour aiguiser davantage mon regard. Je voulais nourrir mon sentiment de connexion à la nature, sans que cette connaissance supplante mon expérience euphorique à l’origine de mon intérêt. Je voulais développer mon umwelt, dirait sans doute la biologiste Carol Kaesuk Yoon:

Umwelt is a German word that means literally « the environment » or « the world around », but scientists studying animal behavior use it to evoke something much more specific. For these biologists, the umwelt signifies the perceived world, the world sensed […] We might call it reality, but it is indeed an umwelt, an idiosyncratic sensory picture of the living world around us. 

Dans son livre Naming Nature. The Clash Between Science and Instinct, Yoon s’intéresse aux différents umwelt qui animent notre rapport à la nature. Elle retrace surtout l’histoire de la taxonomie (Science qui a pour objet la classification des divers éléments de la nature). Des naturalistes comme Alexander Von Umboldt et des sensualistes comme Carl Linnaeus, jusqu’aux biogénéticiens, statisticiens et cladistes en passant bien sûr par la théorie de l’évolution de Charles Darwin, l’auteure démontre comment, peu à peu, la représentation de la nature est devenue de moins en moins intuitive et, surtout, moins démocratique. Au fil de son argumentaire solidement ficelé, elle arrive à cette conclusion concernant les enjeux environnementaux actuels:

I had no idea that it might be the scientists themselves, among whom I then very much counted myself, who were at the heart of this problem. I could never have guessed that science, by claiming a dominion over all life, by declaring itself the rightful guardian, owner, orderer, and namer of the living world- and by abandoning the umwelt in the process-might have helped foster exacty the indifference that it now suffered from the rest of humanity.

Yoon conclut son brillant essai avec un plaidoyer pour une réappropriation des représentations de la nature par tous et toutes. Même si ces représentations contredisent la science: peu importe! Les cladistes ont éradiqué la catégorie « poissons », mais les poissons existent et existeront toujours dans notre imaginaire! L’important, aujourd’hui, n’est plus d’avoir raison, mais de retrouver des visions du monde qui nous permettent de se sentir connecter à la nature. Il s’agit là de notre seule option pour mettre fin à sa dégradation. Si la nature s’étiole si rapidement, mettant en péril notre propre survie, en quoi pouvons-nous bien avoir raison?

Lorsqu’en 2005, je rédigeais mon mémoire de maitrise portant en partie sur l’animisme indigène, je m’émerveillais devant ces représentations animistes qui offraient un rapport à la nature beaucoup plus intuitif; un rapport qui implique une célébration et un respect profond du vivant. Si nous adoptions cette vision du monde, nous ne serions certainement pas à quelques décennies de la catastrophe. Mais comme nous le rappelle l’auteure « these are people who, day by day, are losing their wild lands, their languages, their culture, and their knowledge ». Cela m’apparait non seulement cruel et inacceptable, mais aussi complètement insensé.

N’y a-t-il pas une possible rencontre entre cette nature qui s’anime et celle qui est toute faite d’organismes biologiques? Étrangement, plus j’étudie la botanique, plus le umwelt animiste qui m’habite depuis mon enfance s’enrichit. Attention, en écrivant que ce rapport au monde est présent depuis mon enfance, je ne suggère pas que les connaissances animistes chez les peuples indigènes sont enfantines. Je rebondis plutôt sur la perception animiste chez l’enfant tel que théorisée par Jean Piaget. Il la définit simplement comme la « tendance à concevoir les choses comme étant vivantes et douées d’intention ». Je prends ici l’animisme comme une posture plus générale, bien que ce sont mes recherches sur les peuples indigènes qui ont le plus alimenté ma réflexion.

Je disais donc que je perçois une corrélation entre les représentations issues de la biologie végétale et l’animisme. Je pense ici à ces orchidées qui imitent parfaitement le corps des hyménoptères et leurs hormones pour la pollinisation (mimétisme et pseudocopulation) et qui tournent sur elle-même pour accueillir le pollinisateur (résupination). Je pense aussi au Mimosa pudica qui, lorsqu’on la frôle du doigt, referme ses feuilles pour se protéger (thigmonastie) ou encore à l’Echinacea purpurea qui « communique » avec les plantes qui l’entourent afin de ralentir leur croissance pour ne pas être envahie (allélopathie).  Je pense aux différentes Stapelia qui imitent la viande en putréfaction afin d’attirer les mouches qui lui permettront de se reproduire (mimétisme physique). Récemment, j’ai pu observer mon Stephanotis floribunda envoyer sa vrille de ma petite table jusqu’à mon store pour s’y enrouler (circumnutation) en suivant le mouvement du soleil (dextrose). Que dire des plantes carnivores qui attirent, capturent et digèrent leurs proies?

Connaissant dorénavant ces différents phénomènes, comment ne pas être convaincue que le règne végétal est animé par une panoplie d’intentions? Comment ne pas voir la singularité de chacun des végétaux que je rencontre? Je choisis de développer mes représentations animistes parce qu’elles nourrissent toujours plus ma curiosité, mon attention, mon sentiment de connexion. C’est beaucoup plus stimulant que de croire en un grand manitou qui orchestre le vivant ou de ne percevoir que des mécanismes physiques et chimiques. Ce umwelt apporte du mouvement à mes dessins et à mes aquarelles, de l’émerveillement à mes randonnées; il réitère cette posture d’une naturaliste qui voit en chaque végétal un individu à connaître, à célébrer et à laisser « être ».

* Merci à ma collègue Rachel Weisnagel d'avoir rafraîchi ma mémoire concernant certains termes scientifiques alors que je rédigeais ce billet.
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