Texte de soutenance

C’est fini (yay!), ou presque (on oublie souvent les petites corrections finales à faire dans le gros document après la soutenance). J’ai d’abord ouvert ce blogue sur blogspot il y a environ 8 ans afin qu’il m’accompagne dans mes recherches doctorales. Il s’est avéré un outil indispensable à divers niveaux. J’y ai rassemblé des réflexions, des articles, des oeuvres : bref, les trouvailles qui animaient ma recherche. Le partage était (et continuera d’être) le moteur de mon écriture bloguesque. J’y ai fait des rencontres fructueuses et ai obtenu, grâce à lui, divers contrats d’écriture et diverses propositions intellectuelles. Je ne répéterai jamais assez combien il est chouette de bloguer durant son parcours universitaire. Le blogue, c’est la liberté : un espace pour expérimenter. C’est aussi un espace pour s’engager intellectuellement en dehors de l’université; j’en avais grandement besoin. On manque gravement d’air là-dedans! Je ne croirai jamais celui ou celle qui dit le contraire.

Mon blogue est rapidement devenu indispensable et au fil du temps, je n’y voyais plus, dans ma pratique bloguesque, une posture différente de celle qu’implique la recherche universitaire, mais bien une pratique intellectuelle « entière », si je peux le dire ainsi. C’est une pratique englobante, qui dépasse largement le cadre universitaire tout en l’incluant; une pratique qui prend la vie au complet dans son ventre.

Comme j’ai pris l’habitude de tout partager, et que j’aurais moi-même aimé trouver tout plein de textes de soutenance en arts sur le Web et que ce n’est pas le cas, voici le mien :

D’entrée de jeu, j’aimerais mentionner le point de départ de l’aventure que représente pour moi cette thèse. Ce point de départ, c’est une expérience. J’explore des œuvres, je ressens un effet de présence. C’est une sensation de présence avec une conscience du dispositif; c’est une expérience esthétique qui suscite grandement mon imagination, qui me pousse à m’investir émotionnellement dans l’œuvre, mais aussi à m’engager, comme historienne de l’art, dans ma culture. Cette expérience, je l’avais déjà explorée pour les œuvres d’installation dans mon mémoire de maîtrise intitulé La constitution de l’effet de présence dans la conscience : art contemporain et animisme. Mais comme je place toujours l’expérience des œuvres au cœur de mes préoccupations, il m’a fallu, en quelque sorte, repartir à zéro. Pour cette thèse je suis donc partie des œuvres hypermédiatiques, de leur expérience, de leur spécificité. Et c’est la récurrence de l’effet de présence dans les œuvres hypermédiatiques, un corpus que j’ai longuement et abondamment exploré entre autres dans le cadre de mes fonctions d’adjointe de recherche au Laboratoire Nt2 et au Experimental Digital art Studio à Boulder, qui m’a poussée à développer le modèle.

La thèse pose l’hypothèse suivante : que l’effet de présence peut être le point de départ à l’élaboration d’un modèle d’interprétation privilégié pour analyser les œuvres hypermédiatiques et la cyberculture. Par privilégié, je veux dire cohérent avec l’expérience hypermédiatique et fructueux. Par là, j’entends aussi porteur de significations, d’histoires et de méthodologies créatives. La question est de savoir comment un modèle développé à partir d’une telle expérience esthétique peut offrir tout cela? Cette problématique recoupe les objectifs suivants : cerner les spécificités de l’expérience esthétique de l’effet de présence dans les œuvres hypermédiatiques, ériger un modèle d’interprétation ancré dans mon expérience et dans mon imagination, développer un ensemble de notions qui permettent d’étudier l’ancrage historique et contextuel des œuvres, mettre en œuvre et à l’épreuve une méthodologie pour analyser la multitude d’écritures médiatiques, mais aussi pour écrire avec celles-ci.

Je suis donc partie de l’expérience de l’effet de présence ressenti au contact des œuvres pour amorcer un processus d’analyse et, ultimement, pour proposer des notions théoriques permettant d’explorer la notion même d’effet de présence. La première partie de la thèse, soit les trois premiers chapitres, s’intéresse à des notions qu’il faut d’entrée de jeu comprendre comme des « connaissances intuitives ouvertes» par opposition à des concepts, c’est-à-dire, des réalités abstraites rendues objectives par l’esprit ». Les notions correspondent à une réalité mouvante, leur définition est malléable selon les expériences.

Dans le premier chapitre, j’explore le territoire de l’effet de présence en effectuant des comparaisons dynamiques entre des expériences esthétiques semblables à l’effet de présence. Ces notions connexes sont : la présence religieuse, le trompe-l’œil, la vraisemblance, l’effet de réel, le punctum et la hantise.

Les frontières entre les notions sont poreuses et ces notions servent autant à distinguer l’effet de présence qu’à ouvrir sa définition. À la différence de la présence religieuse, l’effet de présence éveille notre conscience de sa construction plutôt que de nous réduire à cet état de créature dont parle Rudolph Otto. Cette comparaison permet aussi de développer l’aspect accablant de la sensation de présence qu’on retrouve dans l’expérience de l’effet de présence. Le trompe-l’œil, quant à lui, rappelle l’effet de présence pour la fascination qu’il exerce lorsqu’il est élucidé. Mais contrairement à l’effet de présence, il ne crée pas une brèche suffisamment grande pour que l’imagination puisse s’exercer dans la durée.

La vraisemblance peut quant à elle engendrer un effet de présence. Toutefois, la ressemblance formelle, qu’implique toujours la vraisemblance chez Alberti, notamment, n’est pas nécessaire à l’effet de présence. L’effet de réel, défini par Roland Barthes, à l’inverse de l’effet de présence, fait perdre conscience du dispositif, de la construction fictive de l’oeuvre. En même temps, on y retrouve une expérience de la contiguïté qui est similaire à celle que l’on identifie dans l’effet de présence.

La hantise comporte le risque, pour le spectateur, d’être engloutie par une imagination qui est fortement suscitée. Toutefois, avec l’effet de présence, la conscience du dispositif empêche cette perte de soi. La hantise permet aussi de problématiser la résurgence du passé dans le présent, la sensation d’actualité propre à l’effet de présence. Finalement, le punctum éclaire l’aspect intime et subjectif de l’expérience de l’effet de présence. Il s’en détache aussi, car l’effet de présence est une notion à partir de laquelle je développe un modèle d’interprétation. Comme le punctum, l’effet de présence en révèle certes sur la subjectivité de celui ou celle qui en parle, mais sa constellation notionnelle permet surtout de comprendre les œuvres et leur contexte.

Le risque d’une telle contextualisation notionnelle, est l’impression de morcèlement qui en découle. Cela ne permet pas d’inscrire l’effet de présence dans un seul filon théorique ou de faire état d’un champ disciplinaire unique et en profondeur. C’est toutefois aussi un avantage, car il faut le rappeler, l’étude de l’effet de présence ne connaît pas une telle tradition théorique. L’expression a certes souvent été prononcée, mais elle n’a pas un ancrage théorique dans une discipline ou une autre. La multitude des notions avoisinantes permet de voir, d’entrée de jeu, que l’effet de présence, du moins dans la théorisation qui m’intéresse, a de multiples filiations théoriques et artistiques provenant autant de l’histoire de l’art, des sciences des religions, de la littérature que du cinéma. Cela reflète aussi mon hypothèse de travail sur les œuvres hypermédiatiques, c’est-à-dire le fait qu’elles peuvent difficilement s’inscrire dans un seul champ, une seule histoire ou un des domaines que sont les arts médiatiques, l’art Web, le net art, les arts technologiques, l’art interactif, l’art virtuel, l’art réseau, ou encore le design ou l’informatique de manière plus générale. Les arts hypermédiatiques ratissent large, ce n’est pas une catégorie fermée, avec une histoire singulière, une lorgnette unique. Les oeuvres ont des origines multiples. Le défi de travailler avec un tel corpus est de trouver des manières de faire ressortir cette multiplicité, plutôt que de tenter de resserrer la définition autour de grandes catégories qui, bien souvent, oblitèrent la complexité et, du même coup, toute la richesse de l’expérience des oeuvres.

Dans les chapitres deux et trois, une constellation notionnelle de l’effet de présence est déployée. La constellation est ici définie comme un agencement non linéaire et non hiérarchique de notions spatialisées et insérées dans des relations complexes et multiples avec d’autres notions. Elle forme le modèle d’interprétation qui sert à analyser les œuvres hypermédiatiques dans les trois chapitres suivants. Si les notions du premier chapitre permettent de dégager les différents contextes théoriques de l’effet de présence, la constellation notionnelle composée des notions de conscience d’images, de singularité, de contiguïté, d’actualité, de phantasia et de remix, est au cœur de la méthodologie et de l’approche théorique de la thèse.

En effet, les notions de la constellation permettent de mettre en place, dès le chapitre deux, l’approche sémiotique et phénoménologique qui sert de base aux analyses, alors que la méthodologie, bien qu’elle se déploie dans chacune des notions, est explicitée davantage dans le chapitre trois, sur le remix. Ainsi, la constellation sert autant à définir l’expérience de l’effet de présence dans les œuvres hypermédiatiques, qu’à poser les balises de son analyse, par le biais d’un modèle d’interprétation. Ces deux aspects sont indissociables, puisque l’effet de présence implique un investissement de l’imagination et un engagement du sujet dans l’œuvre.

Si j’utilise d’entrée de jeu la métaphore de la constellation, c’est pour créer une image; une image qui retire toute hiérarchie ou linéarité au modèle. L’ordre dans lequel les notions apparaissent est peu important. C’est l’ensemble qui engendre l’effet de présence, et ce sont les œuvres qui déterminent l’ordre de leur apparition lors des analyses. Quand il y a effet de présence, il y a une multitude de pistes d’interprétation, il faut donc que le modèle ne referme pas cette expérience, mais la maintienne ouverte et garde son mouvement fondamental. Cette spatialisation des notions permet ainsi la création d’un espace de liberté pour la pensée, pour analyser les œuvres. Dans cet espace, les notions agissent comme des guides qui sont aussi des déclencheurs, des outils pour approfondir cette pensée. Ce sont des balises qui viennent faire ressortir cette expérience et donnent forme à la forte imagination que les oeuvres engagent.

La première notion discutée, la conscience d’images d’Husserl, permet d’approfondir le rapport au dispositif, tel que nous l’exprime l’effet de présence. Elle permet aussi de développer l’approche husserlienne, par laquelle on peut porter attention à ses propres prédispositions devant une œuvre d’art. J’observe l’activité de ma conscience et je prends note de ce qui s’anime entre l’œuvre et moi. Cette approche phénoménologique et sémiotique est approfondie avec la notion de phantasia, développée par Husserl, et qui représente une faculté de l’imagination discrétionnaire, c’est-à-dire qui permet de créer des formes librement. Cette notion permet non seulement de démontrer comment l’effet de présence ouvre une brèche où l’imagination peut s’exercer, mais aussi de proposer pour point de départ l’activité de cette conscience pour former des analyses, des remix. Pour cela, il me faut sans cesse faire l’effort de diriger mon attention sur l’expérience, toujours faire en sorte de ne pas m’écarter dans des théorisations qui risquent d’instrumentaliser le corpus.

Les notions d’actualité, de contiguïté et de singularité sont différentes manières de problématiser l’interactivité au cœur des œuvres hypermédiatiques. Ainsi, avec la notion d’actualité, je m’intéresse au temps dans l’expérience de l’effet de présence. Tout se passe avec cet effet comme si les choses se déroulent au moment présent, non seulement dans la relation interactive où mes gestes se répercutent à l’écran, mais aussi dans mon imagination, où le passé s’actualise dans l’œuvre. Avec la contiguïté, c’est le rapport à l’espace, ou plutôt à son absence qui est mis en scène. Lorsqu’il y a effet de présence, je ressens un contact direct avec l’œuvre, non seulement parce que je peux interagir avec elle, mais aussi parce que son sujet-image, comme l’appelle Husserl, me renvoie à ma propre présence. Avec la singularité, troisième notion, c’est l’idée de relation unique avec l’œuvre qui est proposée. Lorsqu’il y a effet de présence, je ressens non seulement un contact, mais un lien unique, intime. L’œuvre hypermédiatique est certes multiple, mais elle se présente toujours de manière singulière, et porte une histoire qui lui est propre. Si la phantasia permet d’amorcer une réflexion sur la méthodologie remix, l’actualité, la contiguïté et la singularité esquissent une théorie de la forme d’engagement que suscite l’effet de présence.

Dans le chapitre trois, c’est la notion de remix qui est discutée. Le remix consiste à combiner ou à éditer du matériel préexistant pour créer quelque chose de nouveau. Si cette notion est exploitée de façon importante, et que son contexte est plus longuement élaboré, c’est parce qu’elle est l’angle par lequel j’aborde la cyberculture. Elle est inscrite dans un champ où se côtoient l’archive mouvante, l’éducation aux médias et les humanités numériques et, par là, propose une posture singulière en recherche universitaire dont il m’apparait important de montrer la provenance, les possibilités et les répercussions.

Dans ce chapitre diverses manières d’utiliser les écritures médiatiques sont proposées. Celles-ci sont rassemblées dans une première exploration Web au sein d’un manifeste rédigé dans le cadre des recherches doctorales et intitulé « L’historienne du net art : un manifeste très bricolé ». Parmi les propositions de ce manifeste, on peut noter: se créer des personnages pour analyser des oeuvres, s’approprier le code d’un site Web d’artistes pour le remanier, créer des tableaux multimédias pour remixer la théorie avec des images, du son, des vidéos. Je propose aussi, dans ce chapitre, une éthique de la théoricienne DIY. Il faut ici entendre « éthique » au sens d’une posture ou un code de conduite, qui requiert de tout faire soi-même et au meilleur de ses connaissances. Je ne suis ni programmeuse, ni designeure de site Web. Je suis une théoricienne qui cherche des manières de faire surgir du sens dans des œuvres, qui propose des manières de s’approprier les technologies récentes pour approfondir à la fois notre connaissance des œuvres hypermédiatiques, mais aussi de nos expériences Web. Le DIY implique que je ne suis pas simplement spectatrice: je participe aux œuvres, je m’engage, je fais une action.

La constellation notionnelle de l’effet de présence peut être réalisée ou connaître des ajustements et des équilibres singuliers selon les spécificités des œuvres analysées. Les œuvres de mon corpus ont été choisies parce qu’elles procurent un fort effet de présence et, ensuite, pour leur différence formelle. La constellation notionnelle, avec ses notions ouvertes et ancrées dans l’expérience des œuvres, permet d’aborder l’hétérogénéité du corpus. Ainsi, les trois derniers chapitres présentent les analyses des œuvres Mouchette de Martine Neddam, e-poltergeist de Craighead et Thomson, ainsi que Inanimate Alice de Chris Joseph et Kate Pullinger. Ce sont trois œuvres qui s’inscrivent dans trois moments différents du Web : Mouchette, apparaît vers le milieu des années ’90, e-poltergeist, au début des années 2000 et Inanimate Alice s’étend de 2006 à ce jour. Les modalités interactives sont également très variées : contenus participatifs, envoi de courriels, détournement d’un moteur de recherche, récit linéaire multimédia. Chacune des oeuvres renferme un imaginaire qui lui est propre et est issue d’outils différents.

Dans la partie imprimée de la thèse, les analyses se présentent sous la forme de récits. Ce sont, en quelque sorte, des récits d’aventures qui comportent des risques, des surprises, des découvertes et des déceptions. Je pars à la recherche de signes, utilisant les notions de la constellation pour me guider dans l’élaboration de l’analyse. J’écris donc au « je », car j’expose ma rencontre. Toutefois, c’est un « je » qui sait qu’une multitude de voix le traverse chaque fois qu’il se met en rapport avec une œuvre d’art. La posture phénoménologique et sémiotique me pousse ici à rester à l’écoute de ces voix, de ces productions culturelles qui m’habitent, et surtout, à les utiliser comme matériaux premiers pour les analyses. Alors que le site Web me permet une exploration directe des « matériaux » de mon imagination qui produisent, par leur réel rapprochement, d’autres interprétations, la thèse me pousse à traduire mes trouvailles de manière linéaire. Le va-et-vient constant entre le site Web et la rédaction est un tiraillement, mais celui-ci est extrêmement stimulant. C’est de cette manière que j’arrive le mieux à traduire la richesse des oeuvres. 

Au chapitre quatre, la présence d’une mouche, sorte de trompe-l’oeil apparaissant sur mon écran et intégré au site mouchette.org, me fait voyager de la représentation de la mouche en histoire de l’art à la représentation de la mort sur le Web. Par l’entremise d’un blogue qui dépasse largement l’exercice de la thèse, où je me considère moi-même un peu une Mouchette, j’engage un dialogue avec le personnage de Neddam, sous forme de captures d’écran. Par l’élaboration de ce que j’ai appelé des kits de survie, un remix des kits de suicide de Mouchette, mon rapport à l’œuvre est intime et singulier. Sur la présentation visuelle en ligne Prezi, je mets en œuvre toutes les ramifications entre les thèmes retrouvés dans l’œuvre : la mort, le suicide, les abus, la survivance et la pornographie infantile. Ces thèmes apparaissent surtout par le rassemblement des productions culturelles qui s’animent dans mon imagination à la rencontre de l’oeuvre Mouchette. C’est ainsi que je réalise que les Mouchette sont innombrables. Il y a celles du film de Bresson et celles des livres de Bernanos, mais aussi toutes celles qui, sur le Web, se créent des rituels pour parler des abus qu’elles ont vécus. Il y a, bien sûr, toutes ces internautes qui ont incarné, à un moment ou un autre, la Mouchette de Neddam en utilisant son courriel, en ajoutant du contenu au site Web. En effet, la Mouchette de Neddam est un personnage que l’on peut s’approprier, elle devient « immortelle » par sa multiplicité, par le fait qu’elle se réactualise sans cesse par des rituels. Elle devient une figure mythique. Elle traverse le temps et s’actualise dans un contexte toujours renouvelé qui en fait ressortir des significations tout autant renouvelées. Elle fait prendre conscience de la proximité entre les questions « qu’est-ce que mourir?» et « qu’est-ce que survivre? » sur le Web.

Dans le chapitre cinq, où il est question de l’œuvre e-poltergeist, c’est le moteur de recherche qui est détourné pour venir hanter l’internaute. Cette expérience offre non seulement une conscience des dispositifs, mais elle m’engage à me servir de ceux-ci pour développer des méthodologies qui permettent de mieux réfléchir à leur expérience, ce qui est aussi une forme de détournement. J’ai effectué une collecte de données sur une chaine YouTube où j’ai rassemblé des vidéos mettant en scène des poltergeist, des vidéos que j’ai classifiées avec des mots-clés dans des playlists pour relever les récurrences dans les représentations. Les algorithmes permettent de repérer rapidement les vidéos qui m’intéressent et le logiciel m’en propose toujours de nouvelles, ce qui fait de YouTube un outil très efficace pour la collecte de données. J’ai également fait une collecte de données sur Twitter où les tweets que je retransmets sur mon compte t-poltergeist décrivent tous, en moins de 140 caractères, une expérience de poltergeist. Certains tweets et certaines vidéos sont rassemblés dans un commissariat Web où je tente de cerner les différents aspects de l’expérience du poltergeist, tel qu’il se transmet sur le Web. Par mon remix, je partage, je contribue à l’archive. Le phénomène du poltergeist existe et s’anime, du moins dans la culture, parce qu’il est mis en œuvre, représenté et partagé abondamment. Cette recherche me permet de faire ressortir les conditions de perceptions du e-poltergeist et de démontrer que son expérience est liée à la sensation, assez juste, que les dispositifs, comme celui du moteur de recherche, contrôlent nos modes de pensée, nous espionnent, nous surveillent, nous hantent en s’adressant à nous.

Le travail amorcé à partir de la constellation notionnelle me permet ainsi de mieux comprendre l’œuvre dans son contexte, qui est celui de la cyberculture. L’œuvre Inanimate Alice n’emploie peut-être pas les dispositifs directement, comme c’est le cas d’e-poltergeist, mais elle n’en offre pas moins des pistes de réflexion à leur sujet. Elle fait surgir plusieurs expériences Web, ravivant par le fait même celles, plus anciennes, que l’on retrouve dans Alice in Wonderland de Lewis Carroll. Tout y est : le trou du lapin blanc, qui rappelle également le tunnel de Being John Malkovich, le labyrinthe, les amis imaginaires, la quête identitaire. Il y a certes une filiation entre ces expériences et toutes les productions culturelles mettant en scène une jeune femme perdue dans un labyrinthe. Je pense à Ophélia dans Pan’s Labyrinth, Dorothée dans Wizard of Oz sur la route de briques jaunes, ou encore Sarah dans le film Labyrinth. Toutes ces jeunes femmes cherchent d’abord à fuir la maison, les tâches ou la violence domestique. Tout comme Inanimate Alice, elles se réfugient dans leur imagination qui devient une force de résistance, qui leur permet de recréer leur monde pour mieux faire face à ce qui entrave le pouvoir qu’elles n’ont pas sur leur vie. Certaines se résigneront et rentreront sagement à la maison, d’autres non. Ce chemin tortueux de l’imagination, si bien actualisé dans Inanimate Alice, est aussi exploité dans le Pop up Atlas que j’ai créé sur le site Web de la thèse. Il permet de voyager d’une production culturelle à l’autre par tableaux, dans lesquels des images pop up nous entrainent vers d’autres images ou vidéos qui leur sont liées. Parfois, on arrive au bout du chemin et il faut revenir. D’autres fois, le chemin débouche sur un tout nouveau tableau à explorer. Ce travail illustre aussi que, bien que le récit d’Inanimate Alice soit linéaire, l’imagination qu’il suscite en fait une oeuvre multilinéaire. Le croisement entre l’Alice de Caroll et celle de Joseph et Pullinger est expérimenté dans Alice et Alice, une histoire hypertextuelle que j’ai créée et dans laquelle les personnages sont volontairement remixés, et ce, avec la narratrice.

Le modèle d’interprétation adopté me permet de faire des fouilles dans les œuvres hypermédiatiques et, par celles-ci, j’esquisse peu à peu une sémiotique de la cyberculture qui pourra faire l’objet d’un autre travail qui se basera sur un corpus beaucoup plus vaste. Car bien que les oeuvres ne soient pas le simple reflet de leur contexte, la mise en abyme des dispositifs technologiques nous pousse à réfléchir sur ceux-ci, et, par extension, sur notre expérience du Web actuel. On pourra, sur les traces de Pierre Lévy, Lawrence Lessig ou encore Victor Campanelli, s’intéresser davantage aux relations spécifiques que cette cyberculture génère, plutôt que de la percevoir comme un ensemble de productions culturelles sur le Web. Et j’affirme, suite à ce travail, qu’on pourra le faire en partant des œuvres, de leur expérience. Et pour y réfléchir, je le réitère, il faut s’engager, participer. On ne peut analyser le Web de l’extérieur. Cet engagement engendre des actions concrètes, des transformations aussi. C’est cet engagement qui a fait de ma thèse un grand défi. Ce défi, c’était celui de maintenir l’équilibre entre la posture affirmative du type manifeste et l’argumentation logique d’un travail académique, entre la linéarité de l’écriture et la multilinéarité de l’imagination, entre la place accordée aux œuvres et celle offerte à leur contexte, entre l’action et la réflexion, entre l’horizon théorique et la singularité historique de chacune des œuvres, entre l’engagement intime et la posture critique.

J’aimerais terminer en mentionnant que ce travail m’a permis d’explorer à fond un rapport singulier du théoricien à l’art, c’est-à-dire, un rapport engagé et sensible aux œuvres et à leur expérience. Les raisons qui m’ont poussée à poursuivre mes recherches au niveau doctoral, ce sont les œuvres, celles qui m’animent, celles qui me donnent envie de réfléchir à leur sujet non point pour les décortiquer, les décharner, les catégoriser, les conserver, les inscrire dans l’histoire, mais pour les garder en vie.

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