Bye bye mon cowboy !

eberhard

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Quand je suis entrée dans la galerie Mile-End, la première chose que je me suis dite en regardant les grandes toiles de cowboys et les paysages de l’Ouest américain, c’est : « Je connais ces couleurs, j’en suis certaine! » L’artiste, Eberhard Froehlich, m’a répondu qu’il avait vécu à Boulder. « Ah, c’est donc ça! ».  Cet endroit a une palette de couleurs bien particulière due au climat sec et à l’altitude, entre autres. Ces verts, roses et beiges pastel, on ne les retrouve pas au Canada, ni dans les autres états. Et on ne les oublie pas!

« Je ne peux créer qu’à partir de ce que j’expérimente personnellement », raconte le peintre. Alors qu’il vivait à Boulder, il n’avait pas le temps de peindre. Il ressent maintenant ce besoin de mettre sur toile son expérience de ce lieu qui, désormais, l’habite. Ce qu’il y a d’intéressant, dans les tableaux de Froehlich, c’est la manière dont les cowboys, personnages mythiques de l’Ouest américain, se fondent dans le paysage. C’est comme s’ils n’arrivaient jamais à se détacher du fond, à devenir des figures à part entière: « les couleurs des roches se retrouvent sur les pantalons », raconte-t-il, les visages prennent les teintes du sol poussiéreux. Par ce travail singulier de la couleur, le peintre nous entraine dans un imaginaire de l’Ouest américain qui lui est propre, un western dans lequel le héros, colonisateur et violent, tend à s’effacer peu à peu pour faire place à la nature qui ne se fait plus territoire. C’est une nature qui se libère et qui, pour cela, devra peut-être engloutir, dans sa poussière, la bêtise humaine qui est en train de la tuer.

On reconnait les clichés du cowboy, mais ceux-ci ne sont pas sublimés ni tout à fait reproduits. Au contraire, la critique y est palpable. L’appropriation des codes permet d’étioler un peu cette vénération du héros américain que l’artiste ne porte pas dans son coeur : « J’ai souvent senti que je devais me défendre devant le reste du monde, surtout à l’époque où Bush était président » dit-il, comme si, devant le monde entier, il était un peu embarrassant d’être Américain. La figure du cowboy, qui peine à se détacher du paysage magistral, représente pour lui cette tension qu’il ressent face à certaines orientations politiques du pays: individualistes, néo-libéralistes, paternalistes. Et c’est bien de tensions dont il s’agit dans les tableaux de Froehlich. Entre la grandeur et la médiocrité. Entre la douceur et la brutalité. Entre l’intemporel et l’éphémère. Il faut savoir montrer la violence de cette figure du cowboy qui ne cesse de s’actualiser (pas besoin d’avoir vécu au Colorado pour comprendre de quoi je parle!) pour faire place à autre chose. « Certains vont manifester, utiliser leur corps pour montrer leur désaccord et j’admire beaucoup cela » poursuit-il, « mais, pour moi, ça se passe dans l’imagination. » Et quelle imagination!

***

Je fais beaucoup de recherches sur les cowgirls ces temps-ci, ces grandes oubliées de l’histoire de l’Ouest dont les quelques récits nous présentent un autre Ouest américain. Si on les mettait davantage en valeur, on ferait naître un tout autre western; un western qui se rapproche de l’écoféminisme, mais qui ne pourrait jamais porter ce nom puisque les cowgirls refusent catégoriquement cette appellation. Un peu comme le peintre, qui met en œuvre des imaginaires qui l’habitent pour exprimer son malaise, ces cowgirls sont profondément et intimement engagées sans être militantes. Elles ont créé leur vie en travaillant sur une terre qu’elles respectent à fond : « create your life from raw material », disent-elles. Mais au fil des récits, on comprend que les cowgirls d’aujourd’hui ont du mal à faire leur travail, car les terres sont de plus en plus contaminées. On peut reprendre cet état de fait et l’interpréter au sens littéral comme au sens figuré.

L’art, lorsqu’on en fait un territoire, n’échappe malheureusement pas aux cowboys. C’est tout de même avec l’art que l’on peut le mieux déjouer les duels, comme le démontre cet artiste dont le travail, mettant en scène la disparition graduelle d’une violence territoriale, m’a permis, le temps d’un regard et plus encore, de me sentir un peu plus libre.

Cela n’a pas de prix, me direz-vous, mais voilà un autre mythe à déboulonner : les toiles sont à vendre!

Wild West, par Eberhard Froehlich, jusqu’au 5 avril à la Galerie du Mile-End

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