La sémiotique au service du happy end de l’Humanité (rien de moins!)

Quand on me demande pourquoi je suis passée de l’histoire de l’art à la sémiologie, je réponds que c’est parce que ce ne sont pas seulement les œuvres d’art qui m’intéressent, mais toutes les représentations du monde. Je réponds aussi qu’à l’heure actuelle, ce ne sont pas seulement les images qu’il faut apprendre à analyser, mais tous les autres médias (texte, animation, vidéo, son). Il faut être capable d’interpréter les représentations qui en intègrent plusieurs.

Si on ne regarde pas une image comme on lit un texte, on n’aborde pas non plus une œuvre multimédia comme on interprète un tableau. La sémiotique permet d’aller au-delà de la spécificité des médias et de s’attarder directement à la représentation du monde qui est proposée, que ce soit dans une œuvre d’art, une discipline, une religion… etc.

Oui, mais, c’est quoi la sémiologie?

En général, je l’avoue, on me demande d’abord c’est quoi la sémiologie. Voici le dialogue typique (et comment je m’en tire pas si pire) :

-Sémiiiiiolo quoi?

On respire.

-Sémiologie

-Quossé ça?

On garde ça simple.

-C’est la science qui étudie les signes

-Ah, c’est-tu comme le langage des signes?

On fait un petit pont.

-Le langage des signes est un système de signes parmi plusieurs autres, oui.

-C’est quoi les autres?

On réduit le plus possible à un champ d’intérêt.

-Hé bien moi, par exemple, je m’intéresse aux œuvres d’art, entre autres.

-Comme les symboles, comme dans Da Vinci Code, genre?

On reste gentils!

-En quelque sorte, oui, dans la mesure où je cherche des patterns dans les œuvres d’art et je leur donne un sens. Je les interprète.

 -À quoi ça sert?

On reste calme, ça sert à plein de choses la sémiologie, même si on sait tous et toutes que ça sert à ne pas s’asservir.

-À mieux comprendre l’expérience humaine à travers l’étude des productions culturelles dans mon cas.

-Cool!

YAY! (On sort les gazous!)

La sémiotique, la science de demain

L’une de mes missions secrètes (tellement secrète que ça n’a pas encore marché), c’est de rendre la sémiologie plus attrayante. Je ne ferai pas de sémiologie coquette, rassurez-vous! Mais il y a moyen de faire comprendre à un plus grand nombre de personnes la nécessité des approches sémiotiques à l’ère des technologies numériques.

Je rêve de voir tous les centres de recherches de toutes les disciplines existantes revendiquer leur sémioticienne! Je rêve aussi que tous les partis politiques ou encore toutes les grandes compagnies cherchent désespérément des sémioticiennes pour les aider à mieux cerner la représentation du monde qu’ils projettent et celle qu’ils aimeraient créer. Je rêve du jour où l’on reconnaitra le grand pouvoir transformateur de la sémiotique. On verra bien qu’elle peut aider à guérir des maladies ou contribuer à transformer un microcosme. Rien de moins!

Chercher, c’est créer

Au CÉGEP, j’étais principalement intéressée par les arts visuels et les langues. J’y ai appris sommairement à comprendre et à parler l’allemand et l’espagnol. J’ai aussi plongé dans la littérature anglaise et élargi du même coup mon vocabulaire en anglais. Dans le journal intime que j’avais à l’époque, on peut y lire des textes rédigés dans un « multilinguisme sauvage », comme l’appelle Martine Neddam. Ce sont des textes qui ne se traduisent pas. Ils sont écrits avec des mots provenant de quatre langues différentes. Les mots choisis permettent de qualifier une expérience d’une manière que les autres langues ne peuvent le faire. Ils sont choisis soit pour leur signification, soit pour leur sonorité ou leur apport au rythme dans le texte.

Ces textes n’étaient bien sûr pas destinés à la publication; il s’agissait de textes intimes. Ils étaient accompagnés de dessins de mon cru et d’images trouvées ici et là, dans des magazines. Il y avait aussi des photographies de mes amis. J’ajoutais souvent des paroles de chansons. Je menais une sorte d’étude; je cherchais à comprendre mon expérience au quotidien et j’en faisais des représentations complexes où chaque langue et chaque élément de culture jouaient un rôle précis.

J’ai fait quelque chose de similaire pour ma thèse. J’ai cherché à comprendre l’expérience esthétique de l’effet de présence (ma déf. : une forte sensation de l’animé alors que j’ai conscience du dispositif) dans les œuvres d’art sur le Web. J’ai travaillé avec des images, des sons, des vidéos, mais aussi des tweets et des petites fictions hypermédiatiques. Ce sont donc des remix des œuvres analysées.

Ce que je retiens de ce travail, c’est l’idée suivante: chercher, c’est créer ! Pour analyser une œuvre d’art et son effet de présence, il faut d’abord repérer tous les signes qui nous animent à sa rencontre. C’est en reconstituant la représentation du monde suscitée par l’expérience de l’œuvre que l’on peut en faire l’analyse, en dégager des interprétations et en faire l’histoire. C’est donc en transformant les signes, un peu comme le physicien qui mélange des affaires dans son laboratoire, qu’on arrive à des résultats qui nous en révèlent un petit peu plus sur l’expérience humaine.

Sémiotique cyberculturelle et cyberpsychologie

Quand on se penche sur des œuvres Web, forcément, on en vient à comprendre mieux les représentations du monde qui animent le Web. J’ai ainsi étudié la manière dont différentes expériences humaines persistantes sont représentées dans la cyberculture; ce sont des phénomènes comme la mort, le poltergeist, le labyrinthe, l’ami imaginaire…etc. Avec la sémiotique, il importe peu que ces phénomènes soient « réels » ou non. La question n’est pas de savoir si le poltergeist existe « pour de vrai », mais de savoir OÙ celui-ci s’anime (dans les éléments de culture, par exemple) et DE QUELLES MANIÈRES il se manifeste. En s’attardant aux signes qui permettent de créer l’effet de présence du poltergeist (sur YouTube et Twitter, par exemple), on comprend de manière plus globale son contexte d’émergence. On arrive à reconstituer la représentation du monde qui le sous-tend.

Je suis persuadée que notre rapport au Web ne peut être compris de manière approfondie sans une analyse de ses représentations. La sémiotique renferme les meilleures approches pour faire une telle étude. La cyberpsychologie, qui se penche sur les phénomènes psychologiques et les comportements résultants de l’interaction entre les humains et les technologies, se concentre généralement sur l’application de ses trouvailles en réalité virtuelle. Celle-ci permet de « guérir », par exemple, des prédateurs sexuels. Elle se penche très peu, il me semble (en tout cas, au Québec), sur l’expérience cyberculturelle en tant que telle et sur les troubles que cette expérience exacerbe. Or, lorsque des troubles sont exacerbés par un média, il important de voir quelles représentations du monde animent ce média.

Aussi, la *sémiotique cyberculturelle, à ne pas confondre avec la cybersemiotic (même si je m’en inspire un peu) nous fait voir ces « troubles » non pas comme des pathologies ou des maladies, mais bien comme des résistances à des représentations du monde. On pourrait même élargir ma méthode sémiotique à la pyschiâtrie (je suis vraiment pleine d’humilité ;-)). À quelle représentation du monde un tel trouble permet de résister? Quelle est la représentation du monde d’une personne affectée par tel trouble? Enfin, la sémiotique cyberculturelle que j’ai développée dans ma thèse est ancrée dans l’expérience intime, mais elle fait aussi le pont avec le contexte général. Elle permet d’observer la dynamique entre les deux et, éventuellement, de transformer les comportements ou le monde (rien de moins!), c’est selon.

La sémiotique, créatrice de ponts

La sémiotique permet non seulement de faire des liens entre les médias et entre les disciplines, mais elle fait surtout le lien entre différentes représentations du monde. Ce ne sont pas des liens dichotomiques, mais dynamiques. Ce n’est que lorsqu’on conçoit sa discipline comme une représentation du monde que l’on peut apprécier des points de vue opposés.

Dans le dernier livre de l’astrophysicien Alan Lightman, et contrairement aux autres livres d’astrophysique que j’ai lus, l’auteur affirme d’entrée de jeu que l’astrophysique n’est qu’un ensemble de représentations du monde. C’est ce qui lui permet d’affirmer que la science et l’existence de Dieu peuvent se côtoyer sans aucune contradiction. Il affirme ainsi que :

Science can never prove or disprove the existence of God, because God, as understood by most religions, is not subject to rational analysis.

J’apprécie l’ouverture d’esprit, mais comment faire le pont entre les deux? Encore une fois : en faisant une étude sémiotique des représentations du monde que renferment l’astrophysique et la religion. Par exemple (et brièvement), le principal langage de l’astrophysique (mathématiques) est limité, il ne peut analyser l’expérience de Dieu. Pourtant, dans sa représentation, il peut en offrir une expérience similaire. Les distances entre les éléments dans l’univers sont, à mon sens, inimaginables, mais elles sont pourtant calculables. Les calculs astronomiques offrent une expérience que les choses nous échappent. Lorsque je lis une telle théorie d’astrophysique, lorsque je fais l’expérience de sa représentation du monde, je vis une expérience tout à fait exaltante. Les trillions d’années-lumière agissent ici comme des signes qui suscitent en moi l’état de créature, propre à l’expérience du sacré telle que décrite par Rudolph Otto. L’expérience des représentations du monde permet de faire des rapprochements.

La sémiotique est une discipline inclusive (pour employer un terme à la mode) ou une non-discipline. En transformant (parce qu’il y a bel et bien une transformation dans le processus) toute chose, toute théorie et toute expérience en une représentation, elle crée des ponts. On aurait intérêt à faire intervenir quelques sémioticiens pour remanier cette horrible Charte des valeurs québécoises, par exemple, ou pour mieux baliser un projet de loi sur le suicide assistée. Un tel projet doit tenir compte des différentes représentations du monde qui se côtoient dans notre société : représentations de la mort, du suicide, mais aussi de la vie. Il faut savoir les analyser, mais aussi créer à partir de celles-ci. Une sémioticienne peut réconcilier les contraires, bricoler avec les résistances, et ainsi remixer ensemble les représentations du monde au service du happy end de l’Humanité (rien de moins!).

*La notion de « sémiotique cyberculturelle »  vient de moi. Elle se rapporte à un aspect de mes recherches doctorales (check sur Google, elle n’existe pas). Si tu veux me la piquer, ne fais pas comme si mon blogue n’existait pas. Il n’y a pas de honte à citer un blogue, mais à prendre sur un blogue sans citer, oui. Youpie!

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