De la douleur à l’aventure (Françoise d’Eaubonne à Cheryl Strayed)

Il y a de ces lectures qui me prennent dans le plexus solaire. Je dois refermer le livre plutôt fréquemment. C’est comme ça pour les livres de Françoise d’Eaubonne, auteure dont j’ai l’objectif de lire une bonne partie de la bibliographie cette année. C’est comme ça, aussi, pour des livres comme Le Pouvoir psychiatrique de Michel Foucault. C’est insupportable. C’est comme si les mots mettaient le doigt sur tout ce que je ressentais en cachette depuis tellement longtemps. Le fait de nommer, d’analyser, d’interpréter offre un recul, mais tout cela peut aussi être vécu comme une trahison : « ne le dis pas, ça n’existe qu’au fond de moi! ».

On s’étonne parfois que les gens n’aient pas envie d’entendre parler de patriarcat ou de culture du viol, qu’ils en nient même l’existence. J’ai pu voir récemment des femmes se refermer comme des huitres, alors que je prononçais le mot « patriarcat ». C’est complexe, comme notion, certes. Il y a plein de choses complexes. L’humain est complexe. Ce n’est pas la raison pour laquelle elles ne voulaient pas comprendre davantage ce dont je parlais. À mon avis, c’est parce qu’elles savent que ça fait mal. Pour une société qui s’anesthésie à la moindre douleur, et avec raisons, c’est tough. Ça fait peur !

Il semble que, pour certaines femmes, il vaut mieux défendre tout ce qui est en place, et ce, même si leur chum présente toute l’ouverture du monde pour comprendre, pour changer. Je suis persuadée qu’il est moins douloureux pour un homme d’accepter de voir ses privilèges s’étioler que pour une femme d’accueillir le sentiment d’oppression : le sien comme celui de ses semblables un peu partout dans le monde. Enfin, c’est la manière dont je m’explique le fait que, dans mon entourage (qui n’est peut-être pas représentatif), la plus grande ouverture aux discussions féministe se retrouve du côté des hommes.

Tel que l’écrivait Françoise d’Eaubonne, en parlant de ces femmes : « elles continuent à défendre la morale de l’oppresseur au moment où celui-ci commence à ne plus y croire ». Comment leur en vouloir? J’ai fait la même chose si longtemps. Je le fais probablement encore, inconsciemment.

Mais d’Eaubonne ne s’arrête pas à ce constat, elle en fait un autre encore plus terrible : « En revanche, si une femme a pris conscience, une seule fois dans sa vie, plus rien ne l’arrête ». C’est comme une switch, le féminisme. Ce n’est pas un choix, ça devient Le féminisme ou la mort, pour reprendre le beau titre de son ouvrage. L’auteure, première à avoir parle de l’écoféminisme, percevait déjà, dans les années ’70, le féminisme comme seule solution durable aux problématiques démographiques et environnementales qui sont en train de mettre à mort l’humanité.

Les écrits d’Eaubonne datent, mais sa pensée mérite d’être actualisée, car les problématiques environnementales ne sont plus des hypothèses. Nous sommes déjà en phase d’adaptation et les solutions proposées ne font (ou plutôt ne feraient, si elles étaient réellement mises en oeuvre) que ralentir un processus dont l’aboutissement semble inévitable.

Cette auteure est fascinante, car elle réconcilie parfaitement la nature et la femme, en ne tombant jamais dans le déterminisme biologique. On dirait toujours que Simone de Beauvoir la guette à partir de l’autre moitié du ciel. Sa réflexion sur les grandes aventurières, des pirates aux brigandes, mérite d’être poursuivie pour parler de ces femmes qui, justement, s’aventurent dans la nature pour mieux la retrouver et, par là, se retrouver elles-mêmes!

Je suis en train de lire l’aventure solo de Cheryl Strayed dans la sauvage et impardonnable Pacific Crest Trail. J’y entrevois les plus belles réflexions « féministes » actuelles bien qu’elles ne soient pas nommées comme telles (je reviendrai sur cet ouvrage dans un autre billet). J’ai aussi beaucoup voyagé seule et je fais de la longue randonnée depuis au moins 15 ans. Rien ne m’a apporté autant de force et de joie que ces expériences pour lesquelles je défiais mes plus grandes peurs.

Si les analyses féministes m’offrent des prises de conscience importantes et douloureuses, ce sont les récits de femmes wild qui ont surmonté leurs peurs qui m’animent, me motivent et me propulsent vers l’avant. Dans ces récits, on y découvre ce qui, dans la nature, nous reste de ces peurs quand il n’y a plus que les montagnes, le bois et les animaux sauvages avec qui parler.

Ce genre d’aventures nous rappellent brutalement cette chose que l’on ressent, mais qu’on oublie souvent quand on est plongé dans l’analyse intellectuelle et dans le confort de nos modes de vie : les arguments ne nous protègent pas! Pas du tout! S’ils engendrent des prises de conscience, s’ils changent des lois, ils n’ont pas nécessairement transformé les structures mentales et les agissements des autres. Ni les nôtres, d’ailleurs.

La nature, celle qui n’est pas altérée par l’humain, reste telle quelle. Elle se fiche de nous. Elle est sure d’elle-même. Aucun argument ne peut transformer les conditions météorologiques. Aucun argument ne fera fuir l’ours qui se sent menacé par notre présence. On ne peut nier cette réalité et la douleur et la peur qui lui sont reliées. Dans l’aventure, on ne peut que les accueillir (Et non les subir pour une fois !).

Les expériences comme celles de Strayed ou des aventurières d’Eaubonne sont singulières, mais en les lisant, on y déniche une constante : plus on est en mesure d’accueillir notre douleur et celle des autres, plus on est mûr pour l’aventure. Celle-ci permet une réconciliation, non sans grands tumultes, entre nos arguments et nos agissements, entre notre pensée et nos émotions, entre nos désirs et notre réalité, entre notre conscience intime et la vaste nature. C’est le petit cocktail qui forme le sentiment de liberté. C’est la joie qui en découle. Et l’apaisement, aussi.

Qu’est-ce qu’un féminisme qui ne nous fait pas sentir libre, qui n’apporte aucune joie à celle ou celui qui le pratique? Qu’est-ce qu’un féminisme qui s’érige comme une responsabilité envers toutes et qui n’intègre pas la notion de bonheur? Qu’est-ce qu’un féminisme qui ne se préoccupe pas de la nature; cette nature qui nous sustente et qui risque de ne plus pouvoir le faire? Personnellement, je n’y crois pas. Mais je sais, par contre, que la véritable joie, tout comme la véritable liberté, ne saurait s’ériger sur la négation de la douleur et que les différents féminismes exposent cette douleur comme nul autre ne sait le faire. Pour moi, aventure et féminisme vont ainsi de pair.

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4 commentaires sur “De la douleur à l’aventure (Françoise d’Eaubonne à Cheryl Strayed)

  1. tout à fait d’accord avec ce qu’apporte une immersion dans la nature, être là et ressentir le lien. Ce qu’on oublie dans le confort, mis à part ceux qui vivent dehors et sans logis qui doivent aussi ressentir cet espèce de danger mais ce n’est pas la même chose, ils se confrontent à la « nature » humaine.
    cette même nature humaine face à la nature, quand l’humain est dépossédé de sa puissance technologique et qu’il se retrouve comme égal à l’animal qui est guidé par ses sens, ses besoin, son adaptation. nous gardons la technique pour outils, mais dans ces moments et si on se met dans l’émotion et la sensation des sens et du corps on réalise le lien qui nous maintient à la terre et la fragilité de l’être , mais sa force aussi …

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    1. Oui!

      Et merci pour la nuance en lien avec l’itinérance, une réalité qui est non seulement celle des milieux urbains, mais qui, en plus, n’est pas (généralement) un choix pour celui ou celle qui en fait l’expérience quotidienne. Dans un passage de son ouvrage, Cheryl Strayed raconte comment elle a dû s’obstiner avec un journaliste qui la qualifiait de « hobo ». Il y a une grande différence entre le fait d’entreprendre une aventure en nature avec un petit budget, aussi longue soit-elle, et le fait de se retrouver à la rue !

      Aujourd’hui, c’est un privilège, la possibilité d’un contact avec la nature… Ça prend une voiture (ou un lift), de l’équipement…etc.

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  2. Rien que deux secondes, prenons le point de vue de l’homme. Il a domestiqué l’espèce humaine à son profit, notamment les femmes en animaux domestiques (pour faire bref…), il a des arguments mieux entendus ou reçus (au zinc du café comme dans l’auditoire ou sur l’écran hypnotique…), il n’a presque pas peur dans les espaces publics comme dans son espace intime (là deux espaces où il veut que la crainte féminine ne cesse pas), il se concentre sur la compétition masculine. Le sortir de là, ce serait la panique et l’angoisse !
    L’homme peut devenir un peu favorable au féminisme (pour plus de cohérence avec ses valeurs) mais en restant évidemment dans le cadre de la domination masculine. Il a moins de courage que ces femmes qui ne veulent pas faire le pas, la prise de conscience de leur position de refuge, de mauvais compromis, fait de servitude et de précarité. (Et les féministes ont souvent dit leur conscience que leur engagement ne les amenait pourtant pas à renverser leur refuge personnel plein de compromis pour certaines, et c’était bien leur droit).
    Les quelques pionniers qui sont sortis un peu de leur masculinisme se trouvent comme en forêt, en jungle, ils sont des déserteurs. Ils ont peur, je peux vous l’avouer, d’où leur inertie. Mais le chemin à faire pour se sentir apaisé autrement… (je songe à l’homme sortant de sa gange et de sa grotte, dans ‘Le PArfum’ de PAtrick Suskind) ne peut être que étrange. Une aventure.
    Voilà une réaction un peu désordonnée à votre texte.
    Le thème de l’angoisse masculine est très présent chez John Stoltenberg, je devrais un jour faire un mot sur cela…

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