Hélène Jutras ne me tue pas

Je relisais toute à l’heure l’essai Le Québec me tue dans lequel on retrouve, entre autres, deux lettres envoyées au Devoir (1994). Celles-ci avaient suscité beaucoup de réactions à l’époque parce que l’auteure y critique vivement les québécois et leur incapacité à se prendre en main pour faire un pays auquel elle ne croit plus. Mais je crois aussi qu’on s’insurgeait parce qu’il s’agissait d’une très jeune femme (19 ans) trop confiante et trop intelligente: on a encore de la misère avec ça au Québec !

Il y a tant à dire sur ce livre, mais je crois qu’il faut simplement le lire et le relire. Les réflexions d’Hélène Jutras sont encore actuelles, même s’il y a fort à parier que les problématiques environnementales auraient fait dévier son propos. Toutefois, ce ne sont pas les détails concernant la prise de position de l’auteure qui sont immortels, mais la force et l’énergie qui en émergent : parce qu’elle la prend, cette position.

C’est avant tout un livre qui donne le goût d’apprendre toujours plus, non parce qu’on y étale des faits et des connaissances. Au contraire! Il donne le goût d’apprendre parce qu’il montre concrètement ce que c’est que de s’approprier son savoir pour pondre une réflexion pénétrante qui s’articule dans une langue vivante. Une réflexion qui s’ancre dans le vécu sans que l’auteure ait besoin de se justifier constamment ou de recourir à de « grands noms » pour s’appuyer. Ou pour se cacher. Car ce qui est dénoncé, dans ce livre, ce sont aussi nos « béquilles », celles qui trahissent notre grande insécurité. Jutras transmet, en même temps, un souci profond pour la rigueur et, surtout, pour la conscience.

Ce qu’Hélène Jutras nous fait vivre dans ce livre, c’est sa capacité à « ne pas se laisser faire ». Elle ne se force pas à ressentir ce qui ne l’habite pas, et elle nous invite à faire la même chose et cela, même lorsque notre manque d’empathie ne nous honore pas. Selon elle, il faut dire les vraies choses. Pour moi, il n’y a pas plus féministe que ce rapport au monde qui s’enracine, en outre, dans le corps, dans le senti. Jutras en a marre des illusions et de l’hypocrisie. En ce sens, ce livre donne de l’espoir. Ce n’est pas un espoir optimiste, mais un espoir lucide, si je puis dire, parce qu’il se déploie avec un grand souci de réalisme (« réaliste » est le terme qu’elle emploie pour se définir).

L’auteure parle de politique, de culture, d’éducation, de médias, de langue, sans accuser en bloc le système et en ramenant une bonne partie de la responsabilité à l’individu « paresseux ». Celui-ci a tendance à s’en prendre au système, justement. Mais à travers tout ça, c’est son amour pour le dépassement de soi que l’on doit retenir et qui donne toute sa force au livre. C’est ça qui est inspirant. Comme ça fait du bien de lire une femme québécoise qui parle de connaissances, d’intellectualisme, de culture avec autant d’assurance et d’intelligence. Et, non, elle n’est pas pédante. Elle est simplement vivante dans un monde, voire une province amorphe.

Ce livre m’anime tant, c’était ma petite contribution pour le garder en vie.

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