Le syndrome de l’imposteur aux études supérieures

*Warning : psychopop décomplexée

**J’appelle ici « imposteurs » ceux qui ont le syndrome de l’imposteur.

Si j’ai remarqué une prépondérance de gens atteints du syndrome de l’imposteur aux cycles supérieurs, il faut dire que ce syndrome, c’est quand même le grand mal de notre petit monde privilégié. Des gens décomplexés, on n’en rencontre pas beaucoup par les temps qui courent; je parle de gens intelligents ET décomplexés parce que pour les autres, il y en a en ta. Cette composante, l’intelligence, est un aspect important du syndrome de l’imposteur.

Quand on cherche sur Internet, on trouve plein d’articles et de sites Web sur le syndrome de l’imposteur, mais pas grand-chose qui ressemble à une véritable analyse de fond. Au fil de mes recherches, je suis finalement tombée sur une théoricienne, Pauline Rose Clance, qui concentre ses recherches sur ce syndrome depuis plusieurs années. J’ai lu son livre intitulé The Impostor Phenomenon. Overcomming The Fear That Haunts Your Success. Il y a un masque sur la page couverture, c’est un peu troublant, mais bon, le livre est intéressant. Sur le site Web de l’auteure, on peut même faire un test en ligne pour s’évaluer. Si tu scores haut, ton masque est vraiment rendu élaboré.

Le syndrome de l’imposteur s’applique surtout à ceux et celles qui travaillent fort, qui travaillent bien et qui ont une certaine forme de succès, mais qui ne reconnaissent pas leur talent et leur compétence (et c’est là que ceux qui ont le syndrome se demandent s’ils travaillent véritablement bien et s’ils ont véritablement le syndrome). Le syndrome trouve ses origines dans notre plus tendre enfance et nos différentes expériences de vie, mais disons que certaines structures, genre l’université, n’aident pas à l’amoindrir.

Les imposteurs pensent qu’ils n’en font jamais assez. Ils sont convaincus qu’il faut souffrir et travailler d’arrache-pied (maudit qu’on entend ça tout le temps) pour récolter un peu de succès. Ils travaillent comme des fous. Malgré leurs réussites, devant un nouveau défi, ils ne sont jamais convaincus qu’ils vont y arriver. Ils se disent alors humbles, mais leur humilité les torture. Ils vivent à fond les relents du judéo-christianisme selon lequel rien n’est gagné dans un sentiment d’aisance et de plaisir. Plus encore, les imposteurs se croient victimes d’une injustice lorsque ceux qui ne travaillent pas aussi fort qu’eux obtiennent quelque chose qui, selon eux, leur était dû.

Je me dis souvent que si on arrêtait de basher sur des gars comme Xavier Dolan, on comprendrait peut-être ce que ça veut dire de reconnaître la qualité de notre travail. On arrêterait de s’insurger devant la supposée arrogance d’un cinéaste talentueux, de faire des critiques qui démontrent en fait un manque de reconnaissance. Quand on se sent imposteur, on a la gâchette rapide aussi pour critiquer les autres, leurs succès. On invoque l’humilité, mais ça n’a rien à voir. On parle aussi de mérite et ça, c’est vraiment toxique. Perso, je me tiens loin des gens qui me font constamment sentir comme si je ne méritais pas mes succès.

Cela dit, il est clair qu’il faut mettre du cœur à l’ouvrage et persévérer, mais il se peut que nos grandes réussites soient réalisées dans un sentiment de flow et d’aisance. C’est néanmoins ce que pense l’auteur Mihaly Csikszentmihalyi (le nom que je ne pourrai jamais prononcer) dans son ouvrage Flow, The Psychology of Optimal Experience qui a, il me semble, révolutionner un peu (oxymore, mais bon) le champ de la psychologie. Enfin, il est cité à peu près dans tous les livres récents de psychologie que j’ai lus. Je ferai un autre billet à ce sujet, car tout porte à croire que le sentiment d’aisance est ce qui nous rend le plus productif (dans le sens de créatif), il a impact majeur sur l’atteinte de nos objectifs.

Le grand défi, quand on tente de se débarrasser du syndrome de l’imposteur, c’est d’arriver à savourer nos succès, prendre le temps d’apprécier le travail accompli au fur et à la mesure. Les imposteurs sentent qu’ils doivent gagner leur place dans la société. Ils pensent qu’ils construisent leur avenir en se lançant à gauche et à droite et en se propulsant plus en avant que tout le monde. Ça tourne à vide parce que les réussites se voient toujours liées à des attributions extérieures ou à un travail plus acharné que celui des autres.

Bref, ça fait des gens un peu beaucoup individualistes qui ont de la difficulté à créer des liens authentiques avec les autres. Et ces autres sont souvent perçus comme une menace, alors on garde toujours un peu le masque. Et quand on sait combien ces liens avec les autres sont importants pour la santé mentale comme physique (j’adore cet article de François Cardinal à ce sujet)…Toujours sur le qui-vive, les imposteurs : pas reposant du tout!

Les imposteurs doivent également apprendre à dire « non » parce qu’ils ne prennent pas le temps de s’écouter pour savoir s’ils ont envie ou non de faire quelque chose, ils pensent avant tout à produire le plus pour masquer leur prétendue inadéquation. Il y a une telle satisfaction à dire « non » : à chaque fois qu’on met de côté un projet ou une tâche, c’est pour mieux se concentrer sur l’essentiel et ça, c’est exaltant. J’ai vu tellement de gens devenir victimes de leurs ambitions. Leurs passions deviennent des obligations, des listes à descendre, des piles à parcourir. Chemin faisant, il n’y a plus de moment présent. Et à force de butiner, on passe à côté de ce qui nous tient véritablement à coeur.

M’enfin, le problème, c’est que ça se transmet c’te sickness-là.

En ce sens, la partie du livre que j’ai plus aimée est celle concernant le fait d’élever des enfants qui n’auront pas ce syndrome : « impostor-Free Children ». L’auteur y offre des petits trucs simples, mais qui font sans doute la différence quand le syndrome est tellement ancré qu’il se répercute non seulement dans notre rapport au monde, mais dans notre manière de guider nos enfants. L’auteur mentionne l’importance de prendre très au sérieux les doutes et les peurs qu’ont les enfants à propos d’eux-mêmes, de les encourager à parler de ceux-ci et de questionner pour mieux comprendre. On peut avoir tendance à vouloir les rassurer tout de suite, « ben non voyons, t’es bon » et l’enfant refoule son sentiment d’inadéquation au lieu de l’habiter, de le comprendre, de le dénouer. Si vous êtes un imposteur, vous savez très bien que lorsque vous doutez de vous, ce genre de « rassurance » ne fonctionne pas du tout…

Mais plus important encore, il y a nos manières de complimenter nos enfants, voire de les louanger. On pourrait penser que les imposteurs viennent de familles exigeantes qui ne sont pas capables d’apprécier le travail et les efforts de leurs enfants. Oui, mais pas seulement. Il y a l’autre type d’imposteur, celui qui s’est fait trop dire qu’il était le meilleur et qui se rend compte un peu trop tard, genre aux cycles supérieurs, qu’il n’en est rien. Parce qu’il se retrouve avec tous les autres « meilleurs enfants de maman ». Il commence à douter de sa capacité, la situation remet en doute sa (prétendue) supériorité, sa grande ingéniosité, alors il baisse aussitôt la tête pour travailler pis travailler.

L’auteure avance qu’il est important, par exemple, d’être spécifique dans les compliments. Au lieu de dire « tu es merveilleux », on peut préciser davantage : « je suis impressionnée par ton savoir et ta manière de t’exprimer ». L’enfant qui est louangé avec des grandes généralités « tu es beau », « tu es bon », « tu es merveilleux » croit qu’il doit exceller dans tout ce qu’il entreprend. Il reconnait mal ses forces et ses faiblesses et, au fil du temps, il peut développer le syndrome de l’imposteur. J’ai mis ce petit truc en application avec mon fils et, très honnêtement, je le sens plus confiant, plus centré. Les compliments généraux le rendaient plus confus qu’autre chose.

Je soupçonne la majorité des étudiants de doc d’émerger d’une famille de futurs génies parce que les clashs entre les égos brisés sont tellement fréquents qu’on ne peut plus les ignorer. Ce petit paragraphe décrit tellement bien ce que j’ai pu observer:

Probably the most dominant characteristic of IP victims is that they are unable to hear and believe the compliments of others, and they can’t accept the objective evidence regarding their success or intellectual ability. Paradoxically, they desperately want to know that they’re competent, well liked, and respected. Most, in fact, want to be considered brilliant and outstanding and wish they were in the genius category.

On se forge une bulle, on travaille tellement fort, ça gonfle au max, pis ça pète. Et quand j’en rencontre, des (encore) gonflés, je ne peux m’empêcher d’être désolée pour le mauvais moment qu’ils vont finir par passer. Mais après le démaquillage, maudit que ça fait du bien de ne pas être géniale, ni spéciale et de quitter ce genre de tyrannie de l’égo qui, même en nous donnant l’impression de courir plus vite que tout le monde, nous fait stagner plus qu’avancer. Je parle de stagner du point de vue du bonheur, surtout (et les imposteurs de frissonner devant la candeur de cette dernière affirmation).

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19 commentaires sur “Le syndrome de l’imposteur aux études supérieures

  1. … oui je ne me souviens plus très bien , mais j’ai remarqué la différence tout de suite ce matin . il est maintenant plus facile de se repérer 🙂 Si je peux me permettre , il manquerait une rubrique ou une page pour mettre ces commentaires , car il n’ont rien à voir avec l’article ci-dessus et j’ai hésité à les mettre ici 🙂

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  2. Ce syndrome de l’ imposteur est probablement un passage obligé dans la société actuelle , un rite d ‘initiation, pour passer de la jeunesse à la sagesse, de la souffrance au bonheur.Le tout est de ne pas y rester bloqué; ce que l’ on voit souvent car la personne « lutte » et cette personne est « aveuglé » par cette dualité qui fixe le blocage.

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      1. Evidemment je parlais de mon parcours personnel…La seule expérience finalement que l’ on mène de bout en bout et sur laquelle on peut parler en connaissance de cause. L ‘ expérience d’ un imposteur qui se démasque lui-même à force de démasquer les autres (je suis médecin spécialisée en homéopathie et en neurosciences).Ceci dit, la vie est merveilleuse quand on passe de l’ autre coté du miroir.
        Amitié à tous 😉

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  3. Lisant ceci, je pensais à un ministre, un pontife de ma région annonçant devant un parterre de chefs d’entreprise et autres (et j’y étais aussi… pour d’autres raisons) : « On dit que j’ai un EGO démesuré. C’est vrai, en fait ». Et de rajouter aussitôt : « Mais c’est le cas de tous les politiciens ! Jacques, ici présent, … » (Jacques était un brave suiviste qu’il avait mis sur l’un de ses trônes à garder pour si jamais). Cela paraissait très INCONGRU devant cet aéropage, tout homme ‘entreprenant’ ayant une question d’EGO à résoudre peu ou prou. Mais j’ai pu constater que la remarque était vraie pour beaucoup d’élus arrivés au pouvoir, dont l’EGO démesuré seul permet de comprendre les réactions, même quand ils suivent/servent une idéologie plutôt altruiste. Finalement, ces types ont le masque « seul moi je suis capable de rendre ta belle-mère dingue de moi, alors tu t’écrases ». Un charisme de tricheur. (En fait, j’ai un problème avec votre mot « d’imposteur » et j’ai voulu le formuler autrement, en pensant à quelques politiciens que j’ai vus en action, et cette formule de belle-mère m’est venue. Sans aucune intention sexiste ? Mes excuses dans ce cas)

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  4. Je viens de relire votre texte et je vois que je m’étais accroché à certains traits et pas à d’autres, notamment le fait de se sentir dans l’imposture. J’avais tiré un fil sur le besoin de reconnaissance, le travail acharné, et d’autres. C’est donc un commentaire déplacé. Bien des élus ont un masque pour se faire aimer à tout prix… quitte à écraser autrui. C’est un syndrôme différent.

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  5. Merci, j’ai bientôt 40 ans et vous venez de me faire comprendre mon mal être, mon volontarisme, mon sentiment d’injustice, ma peur de l’autre… Vous lire m’a fait tomber de haut. Je me doutais que beaucoup de mes soucis étaient des regrets de l’époque de mon enfance où j’étais ce petit garçon si parfait. Mais alignés dans cet article tout a pris sens. Maintenant il est peut être temps que je me facilite la vie. Merci

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