Le « making it » du futur prof

Je viens de finir de lire un tout petit texte intitulé « Making it » de Seymour Krim (1961) et je vous le conseille fortement. Non seulement le texte est magnifiquement bien écrit, mais il est, malgré sa date originale de publication, vraiment d’actualité. L’auteur et critique littéraire nous plonge au cœur d’un délire, celui des tribulations de l’égo que génère l’obsession du succès.

It is hopelessness that drives the modern whirlwind striver to put such emphasis on personal achievement.

Je n’ai pas échappé à ce délire durant mes années au doctorat, mais plusieurs événements ont transformé ma perception de l’accomplissement. Penelope Trunk publiait aujourd’hui un billet de blogue sur le succès dans lequel elle mentionne ceci : « the game changes when you have kids ». Si juste, mais j’avais déjà commencé à ralentir le rythme avant ma première grossesse. Pendant un stage à Boulder, je me suis imposé une loi radicale que je respecte encore aujourd’hui : cesser de travailler la fin de semaine (ou deux jours par semaine). C’était un premier pas…

The only enemy today is failure, failure, fail- ure, and the only true friend is—success! How? In what line? Whor- ing yourself a little? Buttering up, sucking up, self-salesmanship, the sweet oh-let-me-kiss-your-ass-please smile?

La prise de conscience de ce délire a eu lieu juste avant de partir pour mon stage. Durant la session, j’avais donné une charge de cours, participé à trois colloques dont un, en Roumanie, publié quatre articles et participé à l’organisation d’un événement artistique. J’étais au bout du rouleau et, malgré tout, insatisfaite du nombre de mes accomplissements! J’étais sans doute en quête de cette chose dont parle Krim ; cette chose qui ne vient jamais :

A fortress built around your ego like a magic suit of armor!

Je suis allée voir ma médecin parce que j’avais alors plusieurs problèmes de santé. À ma grande surprise, elle m’a prescrit des antidépresseurs. Je ne les ai jamais pris. La prescription était suffisante pour que je change radicalement non seulement mon horaire, mais ma manière de voir le succès ou, du moins, l’accomplissement personnel et le travail universitaire.

Upon the neon-lit plains of the modern city comes the tortured cry of a million selves for a place in the sun of personal godhood.

J’avais raconté à ma médecin combien j’étais fière de moi, car je prenais désormais mes dimanches après-midi pour me reposer. Elle m’avait écoutée avec beaucoup d’attention et m’avait répondu : « comme c’est triste d’entendre une jeune femme de ton âge parler comme ça ». Et elle avait l’air désolé pour de vrai.

C’était la première personne qui réagissait ainsi à mon égard. Autour de moi, au contraire, on me renvoyait un autre message, une toute autre image. Dans le milieu universitaire, on ne fait jamais assez. Être satisfaite, en tant que doctorante, c’est devenir la clown du département. Parler de l’obsession du travail comme d’un délire, à l’université, c’est faire de la psychopop boboche.

Au fil du temps et de lectures en astrophysique (weird, han?), cette obsession du travail m’est apparue de plus en plus absurde. Mon désir du « making it » s’est évanoui. Ce désir, j’en étais tellement critique que je m’étonnais moi-même d’avoir été prise avec aussi longtemps.

Honesty, integrity, truthfulness, seem sentimental hangovers from a pastoral age.

Durant les deux dernières années, j’ai lu plusieurs articles et billets de doctorants ou de nouveaux docteurs racontant des histoires similaires à celle-ci. Souvent, on y retrouve une critique acerbe déplorant le manque d’authenticité et d’intégrité au sein de l’université; une critique derrière laquelle on sent surtout une grande déception. C’est effectivement un peu décevant quand on est passionné par la recherche, la théorie, l’enseignement, l’écriture et le savoir en général de réaliser que, pour exercer le métier qui correspond à tous nos intérêts et compétences, il faille performer.

Pour moi, performer veut dire de vivre dans un sentiment d’urgence. Urgence de lire. Urgence d’écrire. Urgence de trouver. Urgence d’avoir.

Ayant eu deux enfants durant les dernières années de mon doctorat, il est évident que je n’ai pas pu, ni voulu maintenir le rythme de cette course effrénée. Pour tout dire, enfants ou pas, je n’ai pas envie de faire des choses aussi passionnantes que de la recherche à la hâte. Je n’ai pas envie de lire en diagonale. Je n’ai pas envie de ne pas avoir le temps pour dialoguer avec mes quatre-vingts étudiants. Je n’ai pas envie que ma motivation pour l’écriture d’un article soit un chiffre. Je n’ai pas envie de ressentir la pression de performer dans un domaine que j’affectionne justement parce qu’il me permet de me poser longuement sur un sujet, une notion, une question. Je n’ai surtout pas envie de me mettre à détester ce que j’aime faire.

Et pour ne pas vivre dans l’urgence et garder mon enthousiasme, j’ai besoin de temps : du temps pour peindre, pour jouer de la musique, pour faire du plein air, pour chiller dans un chalet, pour lire toute sorte d’affaires, pour écrire des billets de blogue, pour approfondir mes connaissances en aromathérapie…etc.

Je ne m’intéresse pas au « making it » du prof, mais au « making » tout court de toutes les tâches qui sont reliées à ce travail…

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4 commentaires sur “Le « making it » du futur prof

  1. C’est fou comme on a l’impression aussi d’être seul dans cette quête étrange que constitue l’apprentissage du monde universitaire, alors que dès qu’on lit un peu partout d’autres témoignages comme celui-ci, on constate qu’on vit la même chose. Je vis à peu de choses près (l’aromathérapie) la même chose 🙂

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