L’osmose vs l’immersion [Réflexion sur l’interactivité]


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La connexion Internet est rapide. Mes doigts s’agitent sur le clavier. Leurs mouvements sont prolongement de mes pensées. Je me trouve à l’intérieur de la fenêtre du navigateur, dans le monde d’image. J’oublie l’écran. J’oublie le cadre. J’erre d’une page à une autre, d’un résultat de recherche à un autre. Mon corps est dans un hors champ de ma conscience. 

L’osmose

Si l’on entend souvent parler d’immersion pour identifier cette expérience, ou pour parler de notre rapport avec les technologies numériques de manière générale, je crois plutôt qu’il s’agit là d’une osmose. Je ne suis pas immergée, comme engloutie à l’intérieur de quelque chose. Je me trouve plutôt dans un rapport diffus et contigu avec la machine. Ce rapport se définit par une interpénétration profonde, une influence réciproque avec celle-ci. 
L’osmose prend forme parce que j’interagis avec le dispositif. Il répond à mes désirs. C’est parce qu’ayant intégré le dispositif et ses modalités, je réponds, à mon insu, à ses commandes. Je navigue selon mes désirs qui sont compris à l’intérieur des fonctionnalités du dispositif. Celui-ci génère d’autres désirs et ainsi de suite. Loin d’être plongée dans un univers qui n’est pas le mien, comme ce serait le cas si je me trouvais dans l’état d’immersion, je me retrouve dans un univers singulier. Celui-ci résulte de mon propre rapport avec la machine.  
Le bris de l’osmose

Si une défaillance entrave mes actions, ma conscience se modifie immédiatement. Un glitch, un bogue, un temps d’attente un peu plus long que d’habitude et me voilà de retour dans mon corps. Celui-ci passe du hors champ au premier plan. Je ressens des tensions physiques. Je reprends conscience de la lumière de la pièce. Les bruits ambiants ne se présentent plus en sourdines, mais ils sont comme amplifiés. L’osmose est brisée. 
Si l’anormalité informatique s’étend dans la durée, je lutte contre elle, comme frustrée de ne plus me trouver dans l’état d’osmose habituel. L’attente est empreinte d’imprévisibilité. Elle est insupportable. La séparation s’érige en une dualité qui apparaît comme une lutte extérieure, bien qu’elle soit tout intérieure. C’est moi contre mon ordinateur : deux entités bien distinctes. Dépourvu de son utilité, l’ordinateur se fait présent, autrement. Je suis aussi présente d’une manière inusuelle.

L’interactivité, plus immersive qu’osmique

N’est-ce pas là, la véritable interactivité, définie comme un « rapport à la machine » ? N’est-ce pas seulement lorsque la relation osmique n’est plus possible que l’interactivité peut émerger ?

Tel que le remarque si justement Vito Campanelli, le fait de pouvoir naviguer selon son désir sur le web n’est plus suffisant pour parler d’interactivité. « Je n’interagis plus », écrit l’auteur au sujet de son expérience du réseau, « […] je ne fais que sauter d’un flux à l’autre. » L’interactivité, du moins celle qui fait en sorte que nous nous engagions, implique l’effritement de cette expérience osmique.

Par ailleurs, il est important de comprendre que lorsqu’il y a immersion (disons métaphorique, puisqu’on parle du Web), il n’y a pas d’osmose. L’osmose est la diffusion de deux entités, elle émerge d’une rencontre dans laquelle on s’oublie, par effet d’entrainement. L’immersion est une plongée dans l’univers d’une autre entité. Elle résulte forcément de notre volonté. Dans le premier cas, l’oubli de soi est une forme d’aliénation. Dans le deuxième cas, l’oubli de soi (du moins, sur le Web) est un choix : celui de découvrir l’autre, son univers, sa singularité.

Pour une confrontation, mais pas celle des trolls 2.0

Dans la publication le « Web est ailleurs », je me suis intéressée à la nécessité d’une confrontation pour qu’il y ait une véritable interactivité à l’heure actuelle. C’est lorsqu’un billet de blogue, une oeuvre Web ou un article me confronte que je m’engage, à divers niveaux (émotionnel, intellectuel, imaginatif) et que je suis susceptible de participer.

Ce genre d’affirmation est souvent récupéré par des trolls du Web 2.0 pour réaffirmer le rôle qu’ils se donnent : éveiller la société. Pourtant, les trolls 2.0 ne font désormais rien d’autre que manipuler l’osmose pour leurs besoins narcissiques. La confrontation pour la confrontation, si elle génère des cliques en choquant, elle n’ouvre pas pour autant un dialogue. Si elle donne l’impression de sortir l’internaute de son marasme en le faisant réagir, elle ne fait pourtant qu’acquiescer le désengagement, propre à l’expérience de l’osmose. Réagir (agir en fonction de ce que l’autre me commande) ne veut pas dire interagir (agir réciproquement).

En revanche, il y a ceux qui nous invitent à plonger dans leur univers. Par la confrontation, entendue comme une proposition qui propose une immersion dans un univers singulier, ces internautes ouvrent un dialogue. Ils font du Web un réseau d’êtres humains qui échangent entre eux, plutôt que de recréer des processus automatisés en posant des actions qui portent en elles un certain nombre de réactions.

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