L’esthétique relationnelle plus pertinente que jamais! [BIAN 2012 : L’institut de l’artéfact, Dallett et Kelly]

Certains reprochent à la première Biennale d’arts numériques d’être trop inclusive. On est en droit de se demander si une installation-performance comme l’Institut de l’artéfact numérique, transformant la galerie Articule en atelier de consultation et de réparation pour des appareils électroniques aussi variés que des grille-pains, des horloges ou des ordinateurs, y a véritablement sa place. C’est que le mot « électronique » ne réfère pas simplement aux appareils numériques, mais aussi à tous les autres fonctionnant avec une source d’énergie électrique.

Si, de manière générale, les œuvres de cette biennale nous font vivre des expériences esthétiques créées avec des dispositifs numériques sophistiqués, ici, c’est notre relation à l’objet technologique désuet et quotidien qui est mise en scène. Le spectateur est ainsi invité à se rendre à l’Institut pour discuter avec les artistes Tim Dallet et Adam Kelly des possibilités de récupération de son appareil déchu (réparation, don, oeuvre d’art…etc.), l’un des buts étant de faire surgir la valeur esthétique, sentimentale, historique de ces objets. L’institut prend alors des allures d’une enquête participative qui permettra, via le dialogue, de dénicher de nouvelles approches pour leur récupération.

Mais au-delà du but visé par le projet, cette mise en œuvre des relations humaines comme art, telle que l’a théorisée l’historien d’art Nicolas Bourriaud dans son essai L’esthétique relationnelle repose entièrement sur le numérique! En effet, on oublie souvent que la définition de l’art comme entrelacs de relations éphémères est tributaire d’une interprétation du réseau en tant que dispositif qui modifie notre rapport au monde. Dans l’ouvrage de Bourriaud, les artistes dont les « œuvres » s’inscrivent dans l’esthétique relationnelle questionnent les modalités du réseau en les transposant dans la vie

La présentation du travail de Dallet et Kelly au sein d’une biennale d’art numérique m’apparaît donc doublement pertinent. Premièrement, leur travail est critique en ce qui a trait à notre rapport à l’objet numérique tout en inscrivant ce rapport dans la même lignée que celui que nous entretenons avec l’objet électronique de manière générale. La recherche de la performance se retrouve souvent au cœur de ce rapport. Deuxièmement, il est critique quant aux relations que l’objet numérique peut engendrer. Un lien étroit peut ainsi être fait entre ces nouvelles formes relationnelles et la valeur que nous accordons à l’objet duquel nous dépendons pour exercer celles-ci.

Souvenons-nous que, pour Bourriaud, une telle critique des nouvelles formes relationnelles générées par le réseau implique un déplacement. C’est ce qu’il appelle la « loi de la délocalisation ». Pour opérer une délocalisation du réseau vers la vie, il faut connaître le dispositif d’Internet de manière approfondie. Il faut comprendre les modes d’action qui en sont à l’origine, car ce sont ceux-ci qui sont mis en œuvre, critiqués et déjoués par la délocalisation. Cette dernière est génératrice de quelque chose de nouveau. Elle offre ainsi un point de vue critique sur le média délocalisé ainsi que sur le média employé à cet effet.

À titre d’exemple, l’auteur fait référence à Claude Monet qui reprenait les procédés de la photographie au sein de ses œuvres picturales. Le mode de fonctionnement de l’appareil photographique a ainsi fondé la pratique picturale des impressionnistes : l’impression lumineuse et la restitution du réel par l’impact lumineux, les cadrages et la fragmentation de l’image, le saisissement d’un moment et l’enregistrement mécanique comme technique de production d’images. Le résultat des peintures impressionnistes est différent de celui de la photographie et c’est en cela que celles-ci offrent un point de vue critique sur le média photographique tout en revisitant le média pictural.

En ce sens, l’institut offre non seulement un nouveau regard sur le réseau, mais aussi sur le monde « réel » dans lequel il est transposé.  La galerie transforme son espace en un lieu dont la configuration ressemble à celle d’un site Internet. Elle devient alors, d’une certaine manière, plutôt loufoque. Lorsqu’on y entre, on retrouve quelques  vieux ouvrages classés selon différents thèmes relatifs aux artéfacts électroniques. Évidemment, la maigre étagère qui se trouve dans le coin de la galerie est bien loin d’être aussi efficace qu’une bibliographie pratiquement exhaustive et munie d’hyperliens que l’on aurait pu retrouver sur un site Internet. Mais elle donne drôlement envie de s’assoir sur la petite chaise qui la borde et de bouquiner pendant des heures! 

Dans le même ordre d’idées, sur le mur, on peut apercevoir une carte de la ville de Montréal sur laquelle sont localisés de manière systématique les différents endroits de réparations d’objets électroniques et leur spécialité. C’est tellement plus facile de cliquer sur les endroits recherchés dans une carte Google que de décrypter une carte en papier, s’approchant etla touchant pour bien identifier les localisations. Encore une fois, bien que cette carte apparaisse inutile, elle est drôlement sympathique! C’est à rebours de l’expérience de la carte numérique, que cette carte tangible devient singulière et intéressante. 

Sur le petit bureau du réparateur (l’artiste), on retrouve un formulaire à remplir concernant notre artéfact. Les questions qu’il porte sont moins une formalité, comme celles qu’on retrouve sur les sites Internet afin de laisser un commentaire (nom, prénom, courriel), mais elles sont orientées pour générer un véritable dialogue, la conversation étant l’aspect le plus important du travail des artistes. Par ailleurs, l’œuvre a aussi pris la forme de conférences, de discussions publiques et d’un forum.  Cet aspect relationnel, selon les artistes, devrait être au cœur de notre utilisation de la technologie. Tel que le mentionne Amber Berson, dans le dépliant créé pour le projet : 

Chez les sociétés occidentales d’aujourd’hui, la technologie est l’intermédiaire de tout contact, mais le problème qu’elle crée en est justement un de médiation. Si elle devait à l’origine servir à former le communautaire, la technologie parvient maintenant plutôt à nous cloîtrer. 

On peut ne pas être d’accord avec ce discours qui est, sommes toutes, assez banal. En fait, il est tellement banal que les plus accrocs au numérique le rejettent souvent du revers de la main. Ce rejet est compréhensible dans la mesure où ce discours est, plus souvent qu’autrement, prononcé par des individus qui n’ont pratiquement aucune familiarité avec les technologies numériques (ce qui n’est pas le cas ici). Or, je ne le répéterai jamais assez, on ne peut théoriser le numérique qu’en le connaissant de l’intérieur. Il ne s’agit pas de le maîtriser, mais de le vivre, au quotidien. C’est cette connaissance « vivante »,  mise en œuvre dans la délocalisation opérée par les artistes, qui fait prendre conscience de ce que Bourriaud appelle les « modes de production et les rapports humains produits par les techniques de son temps ». Tel que l’auteur poursuit : « en déplaçant ceux-ci, il [l’artiste] les rend davantage visibles, nous permettant de les envisager jusque dans leurs conséquences sur la vie quotidienne. »


En ce sens, et à mon humble avis, cette œuvre est l’une des plus forte et des plus à propos de cette biennale d’arts numériques en ce qu’elle en est l’une des plus critiques du numérique. Elle est critique non seulement de nos relations avec (et engendrées par) ses dispositifs, mais aussi envers l’effet spectaculaire que le spectateur cherche à tout prix lorsqu’il entend l’expression « art numérique ». Cette exposition fait de la « philosophie à coups de marteaux » (dixit Nietzsche) et ses clous, elle les enfonce dans le formalisme, l’individualisme et le « gadjettisme star warsien » (j’invente une expression) lassants de l’art numérique pour requestionner à fond le communautaire à l’ère des technologies numériques. Si, tel que le mentionne Bourriaud, « la technologie n’a d’intérêt pour l’artiste que dans la mesure où il met les effets en perspective, au lieu de la subir en tant qu’instrument idéologique », il en est de même pour la spectatrice que je suis!

L’exposition est malheureusement déjà terminée (27 mai), toutefois, elle ne représentait qu’une occurrence de ce très beau projet entamé en 2007. J’ai envie de dire « à suivre », mais le fait que les artistes ne possèdent pas de sites Internet rend la tâche difficile, n’est-ce pas? 😉 Enfin, il faut essayer de garder contact!

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