Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #5 [BIAN 2012 : Out of the Blue/Into the Black]

 
Lorsque j’étais commissaire aux arts électroniques de la Biennale de Montréal l’an dernier, je rêvais de voir toutes les grandes salles de l’édifice de l’Ancienne école des beaux-arts plongées dans le noir pour y expérimenter des œuvres numériques! Les salles étaient magnifiques dans la lumière, parfaites pour les œuvres que la BNL accueillait. Mais pour les œuvres numériques, j’ai une préférence pour les ambiances glauques (d’ailleurs, les petites salles de l’expo que j’organisais étaient plongées dans l’obscurité). Voilà que l’exposition Out of the Blue/Into the Black réalise ma fantaisie en présentant, dans le cadre de la BIAN, la face sombre, sombrement lumineuse, de ce lieu chargé d’histoire.
Bien que les deux biennales soient incomparables de par leur mandat bien distincts, leur visée commune, c’est-à-dire celle de mettre en valeur l’art dans la métropole à chaque deux ans, devrait générer une véritable solidarité entre ces deux événements qui, à mon avis, se complètent à merveille pour différents aspects (formes d’art présentées, public cible, fonctionnement, chacune leur année). Je suis toujours triste de lire des journalistes qui, par la comparaison, mettent de l’avant une compétition entre des événements en arts visuels au Québec. Comme si nous pouvions nous le permettre! Laissons la compétition au monde des affaires et réjouissons-nous, tout en étant critique pour encourager la réflexion et l’ouverture, d’un milieu artistique foisonnant!
L’anomalie
L’exposition présentée à l’Ancienne école des beaux-arts regroupent six oeuvres (Inner Spaces par Crhistian Delécluse, Supernova par Felicie D’estienne, Tripwire par Ashley Fure et Jean-Michel Albert, Les chemins blancs dans la matrice rouge d’Olivier Ratsi, A Digital Experience de Visual System, Blue Rider). Le lien entre les œuvres est bien ficelé, le parcours de l’exposition est amusant et, certaines œuvres, celles que je préfère, sont déstabilisantes. Toutefois, le phénomène du Blue Rider, cet homme énigmatique arborant un habit et un scooter futuriste dans les rues de Shanghai et présenté sur vidéo dans une des salles,  est intéressant, mais représente une véritable anomalie au sein de cette exposition. Cette dernière propose essentiellement des expériences polysensorielle. Autrement dit : pas rap’ pantoute le Blue Rider!
De l’énergie (L’historienne d’art ésotérique)
D’entrée de jeu, il y a quelque chose d’angoissant dans le simple fait de pénétrer à l’intérieur des salles noires et de se retrouver assujettis à une expérience dont nous ignorons encore les paramètres. Le spectateur est souvent, soit envouté tout de suite par l’œuvre, soit complètement déstabilisé.
Dans le cas de l’œuvre Supernova, l’œil est attiré par cette masse lumineuse au centre de la pièce. Celle-ci représente la supernova Cassiopée A : sa naissance, sa propagation et son expansion. Je suis une fan d’astrophysique et des images qu’on peut retrouver dans les vidéos et les livres scientifiques. Ce défaut amateurisme me pousse à vouloir être impressionnée. Or, l’installation audiovisuelle semble moins interpréter le phénomène céleste que sa représentation scientifique d’une manière un peu amoindrie. Toutefois, la profondeur générée par le son et par une projection sur un écran de fumée confère à cette œuvre une dimension cinétique importante et génère la forte sensation que la boule de lumière est toute chargée en énergie. 
 (Une représentation scientifique de la supernova)
On ne parle pas beaucoup d’énergie en histoire de l’art, peut-être par peur de se faire étiqueter d’ésotérique : la pire insulte académique! « Ce n’est pas pour paraître ésotérique, mais… » est une formule courante lorsqu’il est question des arts numériques. Par le numérique, l’art montre souvent les forces invisibles qui peuplent notre monde, notre univers (Encore une fois, je renvoie à ce commissariat que j’ai effectué sur le fantastique en arts numériques). Par toutes sortes de procédés, les arts numériques prouvent que l’œil nu ne voit pas grand chose, que l’esprit à lui-seul sait tout et rien à la fois. Les œuvres proposent ainsi à l’historien/le théoricien d’art de se doter d’un peu d’humilité et d’un lâcher prise afin de se laisser doucement bifurquer dans une voie qu’il n’avait pas prévue, même celle de l’ésotérisme!
Dans le même ordre d’idées, l’oeuvre Inner Space proposant des tracés lumineux dans un espace miroir s’anime, quant à elle, au gré de l’évolution des marchés financiers auxquels son dispositif est connecté en temps réel. Les fluctuations lumineuses engendrent une sorte de grammaire pour mieux comprendre, selon l’artiste, « l’origine de nos désir ». Encore une fois, le spectateur est confronté à la visibilité de quelque chose qui lui est généralement inaccessible, mais que l’artiste, tel un médium, traduit par la lumière.
De loin mon œuvre favorite, l’installation Tripwire est composée d’un mur de cordes verticales (avec projection sur les cordes) et de sons. Lorsqu’on entre dans l’espace, notre corps perturbe immédiatement l’équilibre délicat des cordes qui se mettent à vibrer, de manière synchronique avec les sons qui s’intensifient. Plus on y séjourne et plus on y est nombreux, plus les cordes vibrent, donnant ainsi la terrifiante conviction qu’elles vont finir par nous péter à la figure! Encore une fois, notre présence émet des fréquences sonores dont nous ignorons, au quotidien, la force. Cela ne va pas sans rappeler la plus récente théorie des cordes, selon laquelle l’Univers ne serait pas constitué de particules ponctuelles mais plutôt de sortes de cordelettes vibrantes possédant une tension. Lorsque nous entrons dans un lieu, nous perturbons toujours un peu sans le savoir un équilibre déjà en place, par ce que nous dégageons. L’œuvre de Fure et Albert transforme cette subtilité, ce sixième sens, en une évidence indéniable.
 (Représentation scientifique de la théorie des cordes)
Jeux à contempler (Je veux jouer!)
Mon fils Mathias n’a peut-être pas supporté l’expérience des cordes vibrantes de Tripwire, mais, en revanche, les  œuvres de Ratsi et de Visual System représentaient pour lui de véritables modules de jeu. S’il y avait de telles structures au parc du coin, le carré de sable prendrait le bord, c’est certain! Malheureusement pour lui, on ne peut pas y courir, ni y grimper à notre guise.
L’œuvre Les chemins blancs dans la matrice rouge est une sculpture complexe, faite de formes irrégulières rouges et de petites lumières blanches. Elle s’apparente à un tas de matériaux qu’on aurait lancés dans les airs et dont ont aurait pu figer les morceaux avant leur retour au sol. La sculpture s’illumine au gré des sonorités qui, de pair avec le visuel, construisent une forme de langage inconnu. On aurait dit une pièce rétro des arts numériques, une pièce qu’on aurait pu trouver dans un club hyper branché au début des années ’80 (ou dans le Mile-End aujourd’hui).  Cette référence aux années ’80 est un compliment. Par son esthétique, l’œuvre de Ratsi sort vraiment du lot!
A Digital Experience (ci-dessus) s’apparente quant à elle à une mini-ville ou encore à un labyrinthe pour un Pacman « réel »!
Alors que les artistes disent créer un modèle conceptuel pour les mégapoles actuelles, l’installation me rappelle plutôt les ruines que l’on retrouve en Grèce avec leurs restes de colonnes et de murets. 
C’est peut-être pour cela qu’elle me donne l’impression d’un module de jeu, plutôt que d’être un « tableau » en trois dimensions qu’il nous faut observer à distance, assis sur un petit banc.  L’arrimage des couleurs, du mouvement de la lumière et du son est hyper réussi. Tout cela fascine l’œil et l’ensemble des sens, de manière synergique. Cela éveille surtout en moi le mouvement, c’est-à-dire, l’envie de me promener de bord en bord dans l’installation! 
Pour l’ensemble de l’exposition, le rapport très frontal aux œuvres m’a surprise. Celui-ci m’apparaît presque paradoxal par rapport à la volonté d’inclure le spectateur à divers niveaux…Enfin, ces œuvres « interdites » donnent toutes envie d’en faire le tour ou encore d’y entrer et de les habiter pour quelques temps.

Finalement, Out of the Blue/Into the Black,  c’est un peu comme amener mon fils au parc et lui demander de rester assis sur le banc! Une super exposition, tout de même : à voir absolument!

Ancienne école des beaux-arts de Montréal
2 mai-3juin
Mercredi au dimanche : 13h-18h

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