Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #4 [BIAN 2012 : Unidisplay, Carsten Nicolai]

 
Il n’y a aucun doute, l’expérience audiovisuelle représente un aspect important des arts numériques! Cela pousse les théoriciens de l’art, spécialistes des images, à développer une sensibilité et un appareillage conceptuel pour l’univers sonore. Le véritable défi émerge, à mon avis, lorsque l’expérience audiovisuelle est avant tout sensorielle, abstraite et contemplative, ce qui permet très difficilement de se cantonner dans les aspects conceptuels des œuvres numériques.  La bonne nouvelle est que monsieur et madame tout le monde apprivoise ce type d’oeuvres avec beaucoup de facilité. Tel est le cas de l’œuvre Unidisplay, présentée dans le cadre de la série Projections au Musée d’art contemporain de Montréal. L’œuvre est créée par Carsten Nicolai, aussi connu sous le pseudonyme Alva Noto.
Le grand format
 
Une longue projection murale s’étend à l’infini par le truchement des murs de miroirs situés à chacune de ses extrémités. La distance de visionnement est proposée au spectateur par un long banc situé à environ trois ou quatre mètres de l’immense écran lumineux. On regarde l’œuvre de Nicolai comme on est supposé contempler un tableau abstrait de Barnett Newman. Ce dernier recommandait au spectateur de regarder ses œuvres grand format à quelques centimètres des pans de couleurs, le mettant ainsi au défi avec des titres comme « Qui a peur du jaune, du rouge et du bleu? »:
Si vous en avez fait l’expérience, vous savez comme moi qu’il est déstabilisant de regarder un tel tableau de si près! La proximité d’un grand format fait en sorte que le spectateur tente d’appréhender la totalité de l’œuvre par un balayage constant de gauche à droite et puis de droite à gauche. Toutefois, l’expérience numérique du grand format est peu déstabilisante dans la mesure où nous sommes généralement habitués à regarder de près un grand écran.
Devant l’œuvre de Nicolai, le regard ne se perd pas dans de grands pans de couleurs saturées desquels nous n’avons qu’une seule envie, nous éloigner. Au contraire, l’œil est doucement accueilli par des univers, voire des systèmes graphiques généralement minimalistes qui rendent visibles les fluctuations des pièces sonores qui leurs sont indissociables. 
L’abstraction

Si l’on considère l’audiovisuel comme un médium autonome, le travail de Nicolai rappelle la simplicité apparente que l’on retrouve dans un grand pan de l’art abstrait, une simplicité dans laquelle les couleurs et les formes génèrent à eux seuls des effets d’optiques multiples tel celui du push and pull (contraste de couleurs qui avancent ou reculent dans un espace pictural abstrait).  Je pense à ces fameux « fourneaux » (illusions d’optique) que certains identifient dans les abstractions de Mark Rothko :
Ces effets viennent rythmer la composition par la simple disposition des couleurs sur un tableau. L’œuvre de Nicolai a recours à des procédés complexes, permettant un mouvement « réel » des formes et générant une panoplie d’effets optiques. Le fin arrimage du son et du visuel, créant des effets rythmiques dans chacun des systèmes, ne génère aucune surprise qui permettrait de discourir ici sur une expérience audiovisuelle originale. Le son et le visuel s’accordent, point. Les systèmes sont présentés les uns à la suite des autres, nous plongeant ainsi dans cet état d’engourdissement psychique ne permettant plus tellement de réfléchir, ni à notre présence dans l’espace, ni au médium que nous expérimentons. C’est une expérience sensorielle qui, sans jamais déstabiliser son spectateur, le diverti, tout simplement, sans qu’il emporte avec lui une quelconque découverte.
Pour poursuivre cette toute petite étude comparative, l’art abstrait est peut-être dépouillé de la figuration, ses médiums y sont peut-être réduits à leur plus simple expression, mais certaines œuvres éveillent, à mon sens, l’envie de connaître leur bagage théorique. Cela participe, à mon avis, de leur expérience. Or, l’expérience de Unidisplay est comparable à une longue méditation qui laisse ensuite un grand vide, voire une grande indifférence quant à la démarche théorique complexe de cet artiste.
 
Du net art sur grand écran?
Je ne peux m’empêcher d’y voir là un gigantesque soundtoy avec lequel nous n’avons malheureusement pas le loisir de jouer. Pour ceux qui ignorent de quoi il s’agit, les soundtoys sont   « des dispositifs qui permettent d’explorer des environnements sonores, et parfois même musicaux via des interfaces graphiques plus ou moins évocatrices » (Louis-Claude Paquin). Vous pouvez en explorer sur la plateforme soundtoys.net
Enfin, je n’ai rien contre la contemplation, mais dans le cas présent (contrairement à d’autres œuvres de cet artiste!), il me semblait véritablement que l’expérience esthétique était incomplète, peu profonde, et que sa simplicité devenait rapidement simpliste. À ce compte-là, expérience pour expérience, il aurait été fascinant d’expérimenter, par le truchement d’une gigantesque projection murale, un enchaînement d’oeuvres audiovisuelles d’un net artiste comme Rafael Rozendaal, des oeuvres dont les effets vertigineux gagneraient largement en intensité dans de telles conditions! Je pense à des projets récents comme violentpower.com et fallingfalling.com, par exemple.
Le net art est, par ailleurs et bien tristement, le grand absent de la BIAN!
Musée d’art contemporain de Montréal
Salle Berverly Webster Rolph
5-27 mai
Mardi au dimanche : 11h-18h
12$ adulte/8$ étudiant

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