Bloguer : le remix comme pratique critique à l’ère d’Internet

Ceci est une version textuelle approximative et spontanée (langage parlé) d’une conférence que j’ai prononcée dans le cours « L’art de la critique » enseigné par la professeur et grande écrivaine Catherine Mavrikakis à l’Université de Montréal, le 2 décembre 2011. (Le document ci-joint est la présentation visuelle créée avec la plateforme en ligne Prezi)

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C’est un exercice laborieux que d’analyser ma propre pratique d’écriture sur mes blogs, puisque mes blogs étaient, au départ, des espaces d’exploration sans véritables directions. Il est vrai, toutefois, qu’au fil du temps, quelques prémisses à mon écriture bloguesques se sont consolidées. J’imagine qu’on pourrait qualifier mon blog « effet de présence » de blog académique -même si je trouve le terme réducteur- puisque la majorité des réflexions que j’y publie concernent mes recherches universitaires. La structure avec les onglets, quant à elle, reprend un peu celle d’un Curriculum Vitae. Des réflexions, des lectures, des visites d’expositions et des commentaires personnels sur la vie académique convergent pour s’offrir en partage, le blog me permettant d’exercer une liberté d’écrire que je ne trouve pas ailleurs. Mon écriture se déploie ici sans politique éditoriale et sans forme déterminée, sinon celle bien mouvante que je m’impose momentanément, couplée de celle que l’interface du blog génère. C’est la même liberté qui m’a habitée lors de la préparation de cette présentation.

On pourrait qualifier à son tour «Patty» de blog d’autofiction, peut-être, je ne suis pas trop familière avec ce terme littéraire que je l’utilise pourtant démesurément et bien naïvement en histoire de l’art. L’utilisation du pseudonyme, dans ce blog, me permet d’ouvrir et de révéler une identité bien plus que de la dissimuler (tel que je l’écrivais il y a quelques semaines dans un billet de blog). Repousser les limites d’une identité unique m’offre l’opportunité, par ricochet, de repousser les limites de mon écriture (ou de mes écritures, devrais-je dire). Sur ce blog, je mets en scène, plus souvent qu’autrement, des événements de ma vie, de mon quotidien. Je le fais en franglais, la langue la plus interdite au Québec, car j’aime ce mélange, il me plaît et il me parle. L’interdit, lui aussi, me parle. J’ai souvent l’impression que mon blog effet de présence me révèle davantage que celui de Patty puisqu’il le fait à mon insu. Mais sur l’un comme sur l’autre, on retrouve la rédactrice en chef, la doctorante, la maman, la critique d’art, la fan d’ésotérisme et de psychopop (etc.). Les frontières entre ces extensions identitaires de même que celles entre la théorie et la création, la réalité et la fiction, la critique et la description d’une expérience, y sont beaucoup plus poreuses qu’on ne pourrait le croire.

Si je devais résumer pourquoi j’ai d’abord créé le blog effet de présence et, ensuite, celui de Patty, je dirais que c’est avant tout pour ouvrir mon écriture afin de rendre le processus de rédaction de thèse plus énergique, plus vibrant. Le fait d’écrire plus librement permet également de prévenir les blocages générés par une méta-réflexion constante qu’engendre l’exercice de la thèse. Aujourd’hui, la connexion entre les deux blogs s’exprime, selon moi, par le concept de remix. Sur les deux blogs, je remixe ma vie, mes expériences artistiques, académiques ou personnelles. Pour faire simple, le remix est la création d’une nouvelle production à partir de productions déjà existantes : la création de versions, donc. En plus d’être une méthodologie que je développe dans ma thèse pour étudier la cyberculture et ses productions, le remix est pour moi une posture, un rapport au monde qui, comme nous le verrons, m’offre l’écart permettant d’opérer une critique.

« Remix Culture » est une notion qui a été développée par l’avocat américain Lawrence Lessig afin de montrer comment le Web a exacerbé une manière de communiquer, de créer, qui existe depuis toujours. Il le fait surtout pour montrer les dommages collatéraux qu’engendrent le copyright sur la création, la culture et la génération actuelle. Plusieurs théoriciens et artistes, dont Mark Amerika, avec qui j’ai eu la chance de faire un stage à l’Université du Colorado à Boulder, ont amené la notion à un autre niveau : celui d’une posture, justement, que chacun peut développer à sa manière. Pour ma part, j’ai l’impression que cette posture m’habitait déjà depuis longtemps, car telle est l’œuvre de l’historien d’art, un remix. Je m’exerçais à faire de l’histoire de l’art avec des images et des sons, mais mon approche, inspirée d’un background en histoire de l’art, n’avait toutefois pas encore de mot-clé et de communauté de pensée pour s’épanouir. Je ne suis pas une fan de Guy Debord dont les textes ne m’ont jamais touchés, ou encore de Raymond Queneau, dont je trouve la démarche plus drôle que réellement intéressante : deux auteurs importants de la théorisation de la culture remix chez Amerika. J’inscris plutôt ma réflexion dans la lignée plus visuelle et plus anthropologique d’Aby Warburg et de Jacob Burckhardt qui faisaient de l’histoire en « créant des tableaux ». Tel est mon propre remix de la culture remix pour mes recherches académiques, mixées à leur tour avec une interprétation de la cyberculture qui m’est propre. C’est en partie de là que découle mon désir, voire mon urgence de bloguer aujourd’hui.


On peut dire à juste titre qu’une production culturelle, une critique ou encore un travail académique sont d’entrée de jeu des remix puisque par ceux-ci nous nous approprions sans cesse les productions du passé. Toutefois, assumer le remix comme posture génère des possibilités créatives qui tiennent compte des modalités du Web. Je vais me concentrer ici sur la manière dont cette posture peut se traduire, de manière concrète, dans le blog et, je l’espère, les exemples qui suivront permettront de comprendre les enjeux critiques qu’elle engendre.

Prémisses d’une blogueuse remixologiste

J’ai identifié trois prémisses d’une blogueuse remixologiste. Ce ne sont pas véritablement des prémisses puisqu’elles me sont apparues seulement à rebours d’une pratique qui s’étale sur plusieurs années. Je ne saurais dire à quel moment celles-ci sont devenues importantes. Des prémisses entraînent des conséquences, ce sont donc des moteurs pour l’action, pour l’écriture et pour la critique. Les voici donc :

Le rapport intime au monde

Prenons d’abord la première d’entre elles, c’est-à-dire, ce rapport intime aux productions culturelles que je privilégie sur mon blog. Je m’attarderai plus longuement sur celle-ci, car elle est la prémisse la plus prégnante pour comprendre ma pratique d’écriture sur les blogs.

Roland Barthes écrit qu’il ne peut faire autrement que de se révéler lorsqu’il parle de photographies. Il se sent ainsi toujours comme un « sujet balloté entre deux langages, l’un expressif, l’autre critique ». Il est impossible d’assumer son rapport intime aux productions culturelles et d’échapper à ce dévoilement de soi, quoique je ne suis par certaine que le mot « dévoilement » soit approprié ici, peut-être faudrait-il dire la « construction » d’un soi ou quelque chose comme ça, puisqu’il y a certainement un aspect performatif dans toute forme d’écriture. À son tour, Catherine Millet, critique d’art renommée et romancière, écrit que l’une des particularités du critique est qu’il « suit une approche phénoménologique qui fait que certaines œuvres s’imposent à ses sens et d’autres pas ». Le critique est donc guidé par cette proximité ressentie par rapport à l’objet de sa critique. Ce rapport intime, je l’assume entièrement sur mes blogs lorsque j’écris à propos d’expériences artistiques ou non. Il est important pour moi de mettre en lumière cet attrait ressenti pour ce dont je parle et qui est à l’origine de mon écriture. Je peux ensuite rapporter cet attrait à un autre niveau, par le truchement d’une contextualisation qui dépasse, en quelque sorte, son aspect intime. C’est ce que j’appelle « décoder » (une œuvre, une expérience). Selon Millet, d’ailleurs, le rôle de critique d’art est d’abord celui d’un décodeur.

Ce rapport intime est ainsi une manière d’assumer le jugement de valeur qui est à l’origine de mes réflexions comme de mes choix sur mon blog. Dans le milieu de l’art contemporain, tel que le mentionne Catherine Millet, de plus en plus de gens possèdent des doctorats en histoire de l’art et en philosophie de l’art et beaucoup d’entre eux ne deviendront jamais professeurs d’université. Ces gens peuvent devenir des auteurs (journaux, revues), critiques si l’on peut les appeler ainsi et, par cette grande présence de « Docteurs » dans la sphère de l’art contemporain, on assiste alors à ce que Millet identifie comme une « philosophication et une historicisation du discours sur l’art contemporain qui conduisent, hélas, à la disparition des jugements de valeurs » (Millet). Au Québec, dans le domaine de la culture de manière plus générale, Jean Barbe constate une problématique similaire sans toutefois la rapporter à la présence universitaire :

« La notion de valeur est à peu près disparue de notre vocabulaire courant. […] oui mais voilà, si tout se vaut, on va perdre un temps fou à ne pas aimer des livres, des films, des pièces de théâtres. Les critiques sont là pour ça. Pour classer les œuvres selon leur valeur. De quel droit demandez-vous? Parce que je l’ose ».

Si je ne trouve pas aisé de mettre de l’avant une démarche subjective ni dans une thèse, ni dans un article de revue, sans avoir à y ajouter un chapitre casse-tête sur ma méthode comme pour la justifier, le blog est un terrain de libre-jeu pour mettre de l’avant les jugements de valeur qui sont à l’origine de mes pensées et, cela, sans avoir à passer par le tribunal de l’objectivité. Ceci peut être alors perçu comme de l’audace, car la seule raison pour laquelle j’exprime ma pensée personnelle est parce que je me le permets (parce que je l’ose). Et lorsqu’on étudit l’histoire, on sait combien par un simple concours de circonstances, les commentaires personnels peuvent devenir des moments historiques. En ce sens, l’histoire est « construite » à partir de jugements de valeur qui sont souvent déguisés.

Je lis souvent que Catherine Millet aurait une double-pratique d’écriture, l’une qui se rapporterait à son travail de critique d’art et l’autre à celui de romancière d’autofiction. Pourtant, dans son cas comme dans bien d’autres, il m’apparaît impossible de cerner une nette frontière entre la critique d’art et l’autofiction. Dans son ouvrage théorique Le critique d’art s’expose, l’auteur nous dévoile les œuvres qui la touchent et certaines anecdotes personnelles qui y sont dépeintes sont aujourd’hui « passées à l’histoire ». À mon avis, dans ce livre, elle se dévoile beaucoup par se rapport intime à l’objet de sa critique. Le récit détaillé de sa vie sexuelle dans son roman d’autofiction La vie sexuelle de Catherine M m’apparaît, en revanche, comme un récit beaucoup plus objectif, entendu ici comme quelque chose que l’on place « devant soi ». D’ailleurs, elle le mentionne elle-même vers la fin de son roman : « Plus je détaille mon corps et mes actes, plus je me détache de moi-même. » Elle y dépeint des scènes ou situations de sa vie qu’elle compare à plusieurs reprises à des tableaux de peintres connus et le roman se termine sur ce plaisir qu’elle trouve à être photographiée et filmée. Enfin, même ses réflexions générales qu’on y trouve ne peuvent faire autrement que de nous amener à réfléchir sur notre rapport à l’art et à l’image :

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le signaler, l’ordre du fantasme et celui du vécu, s’ils présentent des structures voisines, n’en sont pas moins, chez moi, indépendants l’un de l’autre, comme une peinture de paysage et le coin de nature qu’elle représente ; il y a plus de la vision intérieure de l’artiste dans le tableau que de la réalité elle-même. Que, par la suite, nous regardions cette réalité à travers l’écran du tableau n’empêche pas les arbres de pousser ni leurs feuilles de tomber.


Ainsi, selon moi, son autofiction érotique parle d’art et d’images alors que sa critique d’art parle d’elle.

L’exploration de cette tension entre récit personnel et essai critique m’apparaît productive pour mettre en œuvre ce rapport intime dont il est question ici. Sur mon blog, c’est souvent par le récit d’un parcours physique, imaginaire et théorique que je mets en scène une expérience, artistique ou non. Par exemple, dans un billet de blog intitulé « impressions sur l’art contemporain » , le récit d’un voyage devient le remix dans lequel chaque production culturelle trouve un sens particulier. Aurais-je ressenti une aussi forte connexion à visiter l’œuvre de Richard Purdy à l’Espace Shawinigan, pour laquelle il faut avoir les pieds dans l’eau, si je ne m’étais pas baignée le matin-même dans un petit lac de Saint-Alexis des Monts? Qu’aurait été l’œuvre de Barily Associates au Jardin des Métis sans l’œuvre de Mary Miss qui, dans mon imagination comme dans mon parcours théorique, l’anime? Ce sont là pour moi des questions importantes qui participent d’une démarche critique. Il s’agit-là de démystifier la manière dont les œuvres se donnent à moi et cela fait partie du décodage opéré par le critique : « une des finalités du travail critique consiste, entre autres, à éclairer une situation » (Millet). C’est le remix qui me permet ensuite de créer l’écart nécessaire afin que la critique puisse émerger.

Patty O’Green parle aussi d’œuvres d’art sinon, d’images. Dans le billet « Sounds of thruth » par exemple, l’œuvre d’art, La voix lactée de Geneviève Cadieux y est appropriée. Cette œuvre juchée sur le toit du musée d’art contemporain est une photographie représentant les lèvres de la mère de l’artiste, d’où le jeu de mot avec la voie/voix (voix laiteuse, voix de la mère, voix omniprésente, peut-être). Elle s’illumine le soir depuis longtemps, mais jusqu’à récemment, elle me laissait un peu indifférente. Son sens s’est révélé autrement après mon accouchement, il y a quelques mois. Les conseils et recommandations que l’on me faisait pour mon bébé, cette multitude de voix qui savaient mieux que moi ce qu’il convenait de faire et qui imposaient leur autorité me laissaient muette. J’avais l’impression que la voix lactée, la voix de la mère, était amoindrie. Cela a déclenché un attrait profond pour l’œuvre de Cadieux qui s’est révélée dans une réflexion critique sur ce phénomène dont je ne parviens pas à identifier, un faux féminisme (peut-être) qui nous a fait oublier un peu notre constitution biologique fondamentale, nos hormones, notre instinct. Qu’est-ce que ça peut me faire d’avoir un droit de vote si je ne peux même pas accoucher comme je le veux et faire ce que je crois être bon pour mon enfant, en l’occurrence, m’isoler quelque temps (ce qui est assez mal vu)? Je n’ai pas étalé cette critique dans ce remix, toutefois, il me semble qu’on peut y lire cette détresse de nouvelle maman, les pression sociales ressenties et l’importance que j’avais alors envie d’accorder à cette voix et à cette œuvre qui lui fait honneur. Par ce remix, je décode une œuvre dont le sens m’a été révélé, d’une certaine manière, tout en assumant une subjectivité. Le parcours intime dans lequel l’œuvre apparaît fait basculer la critique vers un décodage du contexte social particulier dans lequel on peut l’inscrire.

Au-delà de cette tension entre l’essai critique et le récit intime, ce qui me parle beaucoup, chez Millet, c’est de voir combien les deux types d’écriture (qui n’en sont pas vraiment deux), c’est-à-dire, la critique et l’autofiction, participent d’une même éthique : la liberté d’expression. Grand mot, je le sais. Un mot presque tabou dans une société libre comme la nôtre! J’ai pourtant l’impression de me battre sans cesse pour cette liberté d’expression et cela, je ne le fais pas avec ou contre des gens, ni des structures, ni un gouvernement, mais contre autre chose, quelque chose d’encore plus puissant, quelque chose qui s’immisce dans le non-dit, que je repère constamment chez moi et chez les autres : la honte. C’est la honte, selon moi, qui brime ma liberté d’expression puisqu’elle m’impose une éthique du silence ou elle se cache derrière le blâme qui la perpétue. Et c’est en partie contre un tel sentiment que j’écris, en commençant par la honte d’écrire. Selon Brene Brown, chercheure spécialisée sur la vulnérabilité (je suis une fan de psychopop!), le pire ennemi de ce sentiment est la démystification et le partage de celle-ci avec les autres. Trop souvent, le critique perpétue la honte en blâmant à son tour quelque chose ou quelqu’un qui devrait ou dont on devrait supposément avoir honte. Il le fait en mystifiant son jugement de valeur, son rapport intime à l’objet de sa critique et en s’appuyant sur des théories obscures pour rejeter en bloc quelque chose. On ne retrouvera pas ce blâme sur mon blog. Le blâme ne fait pas partie de la liberté d’expression, comme certains le prétendent, car il inflige, indirectement, un silence aux autres. Je crois fermement que le critique, par une action de décodage, est beaucoup plus puissant. Comment blâmer lorsqu’on admet un rapport intime au monde? C’est sans doute là l’engagement critique qui m’est le plus cher.

Dans cette perspective, donc, le critique joue le rôle de décodeur.

L’abondance numérique

La deuxième prémisse, beaucoup plus technique que la première, permet de constater les impacts de l’abondance numérique sur l’histoire, sur ce que l’on garde. André Malraux écrit à propos du musée (et, ensuite, de la photographie) qu’il a engendré un musée imaginaire qu’il définit comme « une confrontation de métamorphoses qui se valent toutes ». Les peintures, sculptures, architectures, sorties de leur contexte et retirées de leur fonction initiale, marquent l’intellectualisation de notre rapport à l’art pour laquelle tout devient image. Selon moi, le Web a exacerbé ce musée imaginaire qui se dote d’une quantité effarante d’images, de sons, de musiques, de vidéos et de textes, tous accessibles et décontextualisés. Il est facile de se les approprier, et cela, malgré l’exercice de lois comme le copyright, parce qu’à la base, ils ont tous la même valeur, c’est-à-dire, une valeur numérique. Ils sont, par ailleurs, tous rabattus sur la bidimensionnalité de l’écran d’ordinateur, ce qui engendre, selon moi, une uniformité.

Toutefois, une échelle de valeurs est bien présente sur le Web et, en tant que blogueuse, il m’apparaît important de la reconnaître. Il m’apparaît essentiel de savoir ce que le contenu d’un billet de blog implique dans le contexte plus large du Web. Cette échelle de valeurs est engendrée par les interfaces qui nous mènent aux productions culturelles, c’est-à-dire, par les moteurs de recherche et les critères d’indexation qui en sont à l’origine et dont les plus importants sont l’actualité du contenu, le nombre d’hyperliens menant vers le contenu, et le poids des mots (de la recherche). Ces critères déterminent la pertinence des productions en ligne en ce qu’ils génèrent une hiérarchie. Selon moi, ces critères doivent être couplés avec une logique archivistique que l’on peut interpréter chez Kevin Kelly lorsqu’il parle du « movage ». Cette logique est la suivante : plus des productions culturelles sont remixées, plus elles ont la chance de passer à l’histoire. Étrangement, c’est le « mouvement » qui permet la sauvegarde. En fait, ce n’est pas étrange, car qui dit « mouvement », dit aussi « vivant ». Je crois que cette logique peut s’étendre en dehors du numérique et s’appliquer aux productions que l’on retrouve dans le meatspace.

Je me représente la problématique de l’abondance numérique à la manière d’un iceberg. La pointe du iceberg représente les productions culturelles reconnues pertinentes par un moteur de recherche et que l’on voit apparaître à l’écran. Ce qui se trouve dans la pointe du iceberg, suivant la logique du movage, est ce qui a le plus de chance de se perpétuer, d’être gardé. Que puis-je faire pour que ce que je crois pertinent se retrouve le plus souvent possible dans la pointe du iceberg et pour que ce qui m’emmerde retourne sous l’eau, là où personne ou presque ne peut naviguer? En ce sens, ma posture remix m’amène à me questionner sur la pertinence d’une critique négative sur le Web. Celle-ci n’aurait-elle pas pour effet, par les mots-clés, les hyperliens et l’actualisation de l’objet de la critique, de rendre cette production encore plus importante dans la hiérarchie des moteurs de recherche?


Sur mes blogs, je remixe pratiquement seulement ce que j’aime. Je ne m’oppose pourtant pas à une critique qui déconstruit, car celle-ci demeure, selon moi, importante. Je crois que l’une des forces du remix est qu’il peut se joindre à une critique « négative » en tant qu’action critique. Par exemple, dans ce billet, je critique la culture remix américaine, plus précisément ce que j’identifie comme un nouveau nationalisme par le fait que les américains ne remixent que les productions de leur pays. S’ils remixent surtout les aberrations de leur culture pour les critiquer, les retourner contre elles-mêmes, en les publiant ou en les hackant sur le Web, ils les mettent en scène. Ils leur accordent ainsi beaucoup d’importance. En plus, cela ne fait que renforcer un ethnocentrisme qui ne concorde pas avec les prémisses de la culture remix. Je remarquais aussi que les femmes étaient absentes de cette culture et que les vidéos YouTube des remixeurs ne montraient que des femmes dans des positions vulnérables ou ridicules. Dans cette critique, suivant la logique derrière les implications des moteur de recherche, je n’ai pas fait d’hyperliens vers les productions qui me dérangeaient beaucoup. J’ai toutefois ajouté une vidéo sur le Web, avec le mot-clé « remix culture » afin qu’elle s’ajoute aux autres vidéos du même type. Il s’agit d’un remix que j’ai créé à partir de films ou d’émissions mettant en scène des femmes fortes qui ont marquées mon enfance. Ainsi, pour moi, le remix comporte toujours un élément positif : si je déconstruis, j’agis ensuite! En ce sens, le remix devient une stratégie, voire une force positive, pour sauvegarder, actualiser ce qui m’importe.

Pour moi, le remix est avant tout un hommage et ne devrait pas servir autre chose qu’une forme d’éloge. Par exemple, pour rendre compte du livre Rhythm Science de DJ Spooky, je l’ai fait à la manière de DJ Spooky. DJ, mais aussi artiste multimédia, ses propos s’inscrivent entièrement dans ma posture remix et il me semblait que, pour faire ressortir les points forts du livre, le multimédia s’imposait. Mon billet de blog comporte des paroles de chanson, des images, des vidéos, dont l’une d’entre elles a été créée à l’aide d’images trouvées sur Flickr et de sons téléchargés à partir d’Internet. Cette vidéo parle du copyright, de la polysensorialité du livre en tant qu’objet avec lequel on peut créer à peu près n’importe quoi. C’est en m’appropriant la pratique de Spooky que je parviens à souligner les points forts de son ouvrage.

Dans cette perspective, le critique qui s’adonne au remix sur un blog, conscient du fonctionnement des moteurs de recherche et de la logique archivistique, joue le rôle d’un filtre pour l’abondance numérique.

Les écritures médiatiques

J’arrive maintenant au troisième point dont l’enjeu central, il me semble, a transparu dans les différents exemples montrés précédemment. Il s’agit de celui de l’utilisation du langage multimédia que permet le Web. Dans un blog, nous avons la possibilité d’employer diverses écritures médiatiques : sons, images, textes, effets visuels, vidéos, animations, couleurs etc.! Si cela m’amuse beaucoup, ça m’apparaît aussi, d’un point de vue critique, fondamental. À qui s’adresse-t-on sur le Web? Selon Lessig,

It is through text that we elites communicate (look at you reading this book). For the masses, however, most information is gather through other forms of medias. These forms of writing are the vernacular of today.

Comprendre et utiliser le langage familier du médium que nous utilisons, en tant que critiques, est essentiel. Il s’agit de savoir quel est notre véritable médium lorsque nous écrivons sur un blog. L’écriture peut y être notre médium. Le blog peut être notre médium, tout simplement. Pour moi, mon médium, c’est l’Internet, c’est le contexte dans lequel mon blog s’inscrit et dans lequel mon écriture se déploie. C’est pour cette raison que je refuse catégoriquement l’étiquette du blog littéraire, mes préoccupations se portant davantage sur le rapport intime à l’art et au monde que le blog me permet de mettre en oeuvre ainsi que sur la conscience des implications de l’abondance numérique et la connaissance du langage vernaculaire d’Internet.

Par ailleurs, les choix de naviguer d’une forme d’écriture médiatique à une autre ne sont pas gratuits. Si les mots m’apparaissent souvent comme le moyen le plus précis et efficace afin d’articuler une pensée critique, là où les mots échouent, certaines écritures médiatiques deviennent nécessaires. Il y a quelques temps, l’animatrice Krista Erickson de Sun News interviewait en direct la danseuse Margie Gillis et, cela, avec beaucoup d’arrogance. Je ne crois pas que ses propos de droite, comme on aime les étiqueter, ceux laissant croire que les subventions pour la recherche en danse devraient aller dans les poches de nos soldats, méritaient d’être blâmés, comme l’ont fait les critiques un peu partout dans les médias. Le travail du critique se devait plutôt d’être celui d’un décodage : le décodage de l’agressivité, de la violence gestuelle de l’animatrice de Sun News. Selon moi, ce sont ses gestes et ses mimiques qui, justement, traduisaient l’importance d’une recherche sur le mouvement et l’harmonie du corps humain, laquelle défendait difficilement Gillis devant le blâme que lui infligeait l’animatrice. Sur mon blog Patty O’Green, j’ai créé deux gifs animés que j’ai mis l’un sous l’autre. Le premier a été créé avec des captures d’écran tirées de l’interview. Le deuxième a été créé à partir d’un vidéo d’une chorégraphie de Gillis. Le but était de créer une confrontation entre les mouvements corporels de l’animatrice, non harmonieux, et les mouvements de Gillis desquels, on s’en doute, se dégage une forte harmonie. Il n’en fallait pas plus, selon moi, pour faire surgir la critique et mon point de vue en faveur de la recherche de Gillis. La force de cette danseuse est justement le mouvement, alors que chez l’animatrice, le mouvement corporel est ce qui traduit toute sa faiblesse : la faiblesse d’une critique qui, en reposant sur le blâme, échoue.

En ce sens, une blogueuse remixologiste agit non seulement comme un décodeur et un filtre, mais aussi comme une bricoleuse, créant à partir de ce qu’elle trouve et à partir de ce qu’elle souhaite garder ou faire voir. Si ma posture semble bien campée, je me réserve le droit de la changer complètement si cela me chante, car avant tout, ici, je veux pouvoir faire ce que je veux, quitte à perdre des lecteurs fidèles qui deviendraient, dans ce cas, de véritables censeurs dont je voudrais à tout prix m’affranchir. Même si je crois beaucoup en cette démarche, je ne voudrais pas de disciples, cela m’horripilerait, car la diversité des démarches et la mouvance de leur définition (et même leur non-définition), est justement ce que je crois être l’un des principaux intérêts des blogs.


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