Dionysos : une histoire d’enfance pour les grandes personnes

On parle toujours, enfin au moins depuis Nietzsche, d’une force polarisée entre Dionysos et Apollon. Apollon, c’est la mesure, la grandeur, l’austérité. Pensez à ces majestueux frontons reposant sur de gigantesques colonnes doriques, pensez au monde plastique, celui qui est modelé par les mains de l’homme et qui est fait pour durer. Une telle « chose », comme l’art dorique, ne peut exister sans la possibilité de sa réversibilité, un contraire dissimulé derrière la mesure d’Apollon. Nietzsche appelle cela la décadence dionysiaque. Cette polarité fut interprétée souvent comme une polarité entre des absolus, tels que le bien et le mal, le beau et le laid. Enfin, en l’interprétant ainsi, il n’y a plus cette force réflexive entre deux archétypes, mais plutôt une hiérarchie dans laquelle les bas instincts « kantiens » doivent être sublimés pour entrer dans l’univers « mathématique » apollinien. Si on voulait véritablement associer ces deux forces à des qualificatifs, j’aurais tendance à parler de force plastique (Apollon) vs tripes (Dionysos). Essayez donc d’utiliser votre force plastique dans ce bas monde sans y mettre vos tripes!

Il m’apparaît plus intéressant de comprendre la polarité dans son unicité. Une polarité n’est pas un duel, mais deux forces qui se nécessitent, sans quoi elles s’affaissent et disparaissent. C’est pourquoi je vois en la figure de Dionysos lui-même une polarité plus fascinante que celle qu’il entretient avec Apollon. Dionysos est, avec Déméter la grande créatrice, et Athéna l’intelligence raffinée, mon Dieu préféré. S’il manque quelque chose à l’équation de ces deux Déesses en lesquelles je crois, c’est l’ivresse dionysiaque. Mais l’ivresse est un phénomène complexe : polarisé. On y retrouve l’euphorie, l’abandon, le moment présent, la musique, la fête, la sensualité, l’excès. Si on y réfléchit bien, chacun de ces aspects peut, tels les bons films de Lars Von Trier (je pense à Les idiots), être poussé à un point tel que nous passons de l’autre « côté ». Et passer de l’autre côté, dans le vide où la force plastique peut s’exprimer à l’infini, ça peut aussi vouloir dire de devenir fou comme Nietzsche et Warburg (folie clinique : donc souffrance) ou comme Einstein, une folie qui a fait naître l’univers parce qu’il en a changé la perception.

Pour mes trente ans, ma mère et ma sœur ont entrepris de me faire une fête dans le petit appartement où j’ai grandi et dans lequel ma mère vit toujours. Elles avaient créé une exposition avec mes dessins d’enfance. Ma mère m’a également montré, durant la soirée, « mes premiers livres », car j’écrivais des histoires et je prenais soin de faire les illustrations, la page couverture et les reliures de toutes sortes. L’un d’entre eux racontent l’histoire d’une famille ne comprenant pas pourquoi l’ourson en peluche de la plus jeune fille (donc moi) a grossi. À la fin de l’histoire, ils vont chez l’optométriste et s’aperçoivent qu’il s’agissait simplement d’une question de perception, ils avaient tous les yeux croches. Mes films cultes de petites filles jouaient en boucle à l’écran de la télévision du salon. Je revisitais ainsi le petit 4 1/2 de mon enfance, dont les murs étaient tapissés de mes dessins, à travers mes yeux d’adulte.

J’avais l’impression de rendre visite à Dionysos!

Tout ce que je voyais autour de moi était ces petites figures euphoriques qui baignent certainement, encore aujourd’hui, quelque part en dehors de l’espace-temps. Des figures dont le visage ressemble à des fleurs célébraient la vie en offrant parfois des fleurs au soleil. En fait, à l’époque, mon père avait une grosse barbe dont on ne pouvait distinguer la limite avec ses cheveux. C’était frisé, donc ça donnait vraiment l’impression d’une fleur. Je sais que bien des gens, et surtout des poètes quétaines, comparent les femmes à des fleurs. Ce n’est pas pour avoir l’esprit polémique, mais pour moi, ce sont les hommes qui ressemblent à des fleurs. Souvent, j’ajoutais des bulles qui permettaient de voir ce que chaque petite figure euphorique pensait, car je savais bien que tout le monde pensait à quelque chose. Plus le temps avançait, plus les figures étaient développées, évidemment, mais toujours aussi joyeuses de vivre dans le non lieu des pages blanches, feuilles mobiles et carton de construction dont elles ne niaient pas la bidimensionnalité. L’euphorie de mes petits bonshommes éthérés m’apparaissait démesurée tant je les avais souvent dessinés. Au beau milieu de cette célébration de petits hommes euphoriques et entre quelques ballons, je l’ai trouvée, la force antagoniste. C’est un petit dessin créé au crayon-feutre sur une feuille mobile. On y retrouve un char d’assaut et un canon, ainsi qu’un message disant tout simplement : « j’aime la guerre ». Pétrifiant!

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