Numineux

Dans son ouvrage, Le sacré , Rudolf Otto s’est intéressé à la question de la sensation du sacré qui prend racine dans la rencontre du sujet avec l’objet religieux. Il serait plus juste de ne plus séparer les pôles du sujet et de l’objet, puisque le numineux (sentiment du sacré) ne permet plus la scission philosophique des deux pôles. Le numineux se comprend mieux avec la terminologie phénoménologique du noème (l’objet comprenant en lui-même la visée) et de la noèse (l’acte de la visée). Si le numineux s’exprime par la présence de l’objet religieux, il se retrouve aussi, selon Otto, dans l’art. Il s’agit d’abord d’exposer les composantes de cette sensation particulière et de comprendre ensuite la manière dont il se forge dans la perception esthétique plus particulièrement.

Du Mysterium Tremendum à l’état de créature

Le numineux, c’est un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. Le tremendum trouve son analogie dans la sensation de peur qui accompagne souvent le mystère. Le mystère c’est le tout autre, c’est l’altérité et l’étrangeté absolues. Il est cet étonnement qui fascine et terrorise. On dira alors que le mystère se façonne parfois en fascinans. Le fascinans est une attraction sans cesse grandissante vers l’ « objet » numineux alors que le tremendum est une peur qui est celle de notre effacement devant l’objet terrifiant, l’inaccessibilité absolue. Le numineux s’inscrit ainsi dans ce double caractère, celui de séduire, une attirance qui peut s’intensifier jusqu’à l’élément dionysiaque du délire et celui de la répulsion qui, par la terreur, mène au sentiment de l’état de créature. C’est ici que le moi s’anéantit pour faire place à l’affirmation de la transcendance, l’unique réalité. Le sentiment de l’état de créature correspond à celui de la dépendance. Il prend racine dans la conscience nouvelle de notre insuffisance, de notre impuissance et de notre petitesse. Il s’agit d’une dépendance absolue et non relative telle qu’elle peut se vivre dans le quotidien.

L’esthétique du numineux

Si le numineux s’inscrit dans l’univers du tangible, c’est en partie dans les objets d’art qu’il se communique. Le numineux ne saurait s’enseigner, mais doit se révéler intérieurement. L’art est un des modes d’expression du numineux qui permet, d’une certaine manière, de le faire surgir chez l’individu. On retrouve dans l’art, par exemple, dans les représentations byzantines de la Vierge, un moyen d’expression du numineux par le terrible. C’est sur l’axe du tremendum, de l’horreur, que s’inscrivent ces portraits froids et rachitiques de la vierge qui, par l’effroi, peuvent faire surgir le sentiment numineux. Dans l’architecture ancienne, grandiose et harmonieuse, c’est sur l’axe du fascinans et de la sublimité que se déploie le numineux. Contrairement à l’aura de Benjamin, le numineux ne nécessite aucunement de savoir historique pour advenir, il est une force première. Les réflexions et savoirs qui accompagnent la perception esthétique ne font qu’atténuer le numineux. Les statuettes du Bouddha, par exemple, par leurs traits finement définis, expriment en elles-mêmes l’altérité absolue et provoquent le recueillement. L’élément religieux est immanent à l’objet (noème), il se situe au-delà de toute tentative de définition rationnelle. La présence du numineux se traduit aussi dans l’absence, le vide suggéré dans la peinture paysagiste chinoise. Ce que le paysage minimaliste voile, il le révèle intimement à son regardant. C’est le vide qui est rendu sensible parce que « le vide étant une négation : elle exclut toute présence concrète, de telle sorte que le tout autre se réalise en acte ». Les éléments concrets représentés dans le tableau paysagiste ne sont là que pour mettre en relief ce qui n’est ni tangible et ni perceptible, le numineux.

Le signe iconique non mimétique

Dans l’art, la manière de représenter peut devenir une forme de « transmission » du numineux. La statuette de Bouddha comme la peinture de la Vierge byzantine sont autant de signes iconiques qui trouvent leur résonance dans des personnages religieux. Toutefois, c’est dans le caractère expressif, les couleurs, les traits que ceux-ci expriment les éléments du numineux. Ce n’est pas par ressemblance à leur objet que ces images ou statuettes se réfèrent au sacré, mais implicitement, de manière immanente. Ces éléments expressifs prennent part des signes iconiques, mais en eux-mêmes, ils sont non mimétiques . Ils se dissimulent souvent pour faire place à la figure, mais ils sont pourtant souvent porteurs d’effets prodiguant à la figure sa puissance. C’est pour cela que la reconnaissance de Bouddha n’est pas nécessaire à la sensation numineuse devant la statuette. Le choix du grand format dans les paysages chinois n’est pas anodin. Il permet de créer cet effet de vide sublime. C’est l’espace démuni de signes iconiques qui offre un interstice à la relation au sacré. Toutefois, c’est dans leur relation avec les signes mimétiques que les signes non mimétiques procurent un effet : le trait sans visage et le « vide » sans éléments pour le contraster s’anéantissent aussitôt.

Une faculté a priori

La dynamique qui s’inscrit à l’intérieur des signes iconiques peut donc faire advenir le sentiment numineux par la perception visuelle. Si le numineux peut ainsi se révéler devant certains objets d’art, c’est que, selon Otto, il existe en chacun de nous. La capacité à ressentir le sacré de cette manière mouvante est une faculté humaine a priori. Lorsqu’elle est latente, l’âme retrouve son état profane. Lorsqu’elle surgit, elle abreuve la sensation de sacré. Comme la raison kantienne, préexistante à la perception, le numineux se situe toutefois au-dessus même de la raison (ce qui explique l’absence de la dichotomie kantienne sujet vs objet). Le sentiment numineux est toujours prêt à surgir, mais son épanouissement dépend de l’investissement du regardant dans l’alimentation du sentiment. C’est donc par l’acte de visée que la sensation numineuse s’érige. Elle s’entretient et s’approfondit jusqu’à l’anéantissement de celui qui vise dans l’objet de la visée, l’imbrication effroyable de la noèse dans le noème, le recueillement jusqu’à sa propre disparition devant l’absolutisme, soit l’état ultime du numineux : le sentiment de créature.

(c) Paule Mackrous

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4 commentaires sur “Numineux

  1. Merci beaucoup, ton texte m'apporte une grande aide :
    il complète la lecture de Jung
    (signification = Jeunesse ou Résurrection) et de Michael Stelzner. J.-C.

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  2. Texte très éclairant et parfaitement rédigé, merci infiniment. Je lis actuellement un ouvrage de Karlfried Graf Dürckheim, qui utilise beaucoup ce terme, et votre texte m'aide beaucoup dans la compréhension parfois ardue de l'ouvrage ! … 🙂

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