Le Wood Wide Web ou le langage de la lenteur [Peter Wohlleben, The Hidden Life of Trees]

A tree can be only as strong as the forest that surrounds it.

Dans son ouvrage, The Hidden Life of Trees. What They Feel, How They Communicate, le forestier et auteur allemand Peter Wohlleben raconte, du point de vue des arbres et avec beaucoup de connaissances scientifiques, l’histoire d’une forêt. Des plus jeunes arbres aux plus âgés, des vigoureux aux plus faibles, des indigènes à ceux qu’on a introduits : tous jouent un rôle au sein du « Wood Wide Web » (expression qui désigne le vaste réseau de communication que forment les racines des arbres à l’aide des champignons, les mycorhizes)!

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« We need old. We need slow », insiste l’auteur : la plantation d’arbres, en temps de déforestation massive, ne suffit pas à restituer la richesse d’une forêt. Au contraire, les arbres plantés sont vulnérables parce qu’ils peinent à communiquer : « their roots are irreparably damaged when they are planted, they seem almost incapable of networking with one another. »

Et pour les arbres, c’est « live together, die alone».

Sous terre comme à l’extérieur du sol, les arbres transmettent à leurs prochains des signaux d’alarme à l’aide d’odeurs indiquant la présence de ravageurs. Immobiles, ils forment des partenariats avec les animaux, les champignons et les insectes pour se reproduire et migrer. Ils apprennent les uns des autres, “crient” à l’aide de craquements lorsque l’eau vient à manquer. Ils s’entraident. Si l’un d’entre eux s’affaiblie, les autres le nourrissent : « It appears that nutrient exchange and helping neighbors in times of need is the rule

Isolés, les arbres plantés vivent alors beaucoup moins longtemps. Or, c’est sur le tronc des vieux arbres que se forment des mousses sur lesquels se fixent des algues qui, à leur tour, capturent l’azote. Grâce à la pluie, l’azote pénètre le sol pour nourrir les plus jeunes arbres. Ainsi, les vieux arbres jouent un rôle primordial: ils fertilisent la forêt!

Si l’auteur se positionne contre la déforestation, ce n’est tout de même pas un sacrilège d’abattre des arbres. Tout est dans l’équilibre et le respect, rappelle Wohlleben: « it is okay to use wood as long as trees are allowed to live in a way that is appropriate to their species ». Cela veut dire que les arbres doivent pouvoir combler leurs besoins de communiquer, de grandir dans une vraie forêt sur une terre inaltérée par l’activité humaine et de transmettre l’information à la prochaine génération.

Ne faudrait-il pas enfin briser la barrière morale entre les animaux et les plantes? demande l’auteur. Ne faudrait-il pas respecter la vie de manière générale, sans créer une hiérarchie entre ce qui appartient à notre règne et le reste du vivant, comme les arbres?

Pour cela, il faut entrer dans leur univers et apprendre leur langage…

« The main reason we misunderstand trees, raconte Wohlleben, is that they are so incredibly slow. » La diversité, l’équilibre et la pérennité d’une forêt existent dans la durée. Ici, on parle de plusieurs centaines d’années!  Cette lenteur donne l’impression que les arbres sont statiques et, pour plusieurs, qu’ils sont des objets inertes. Wohlleben leur donne vie comme s’il traduisait littéralement leurs dires. Le résultat est envoûtant, autant pour les amatrices que pour les connaisseuses qui auront l’impression d’avoir appris un peu plus pour elles-mêmes le courageux et judicieux langage de la lenteur.

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Une nature qui s’inquiète : désirs, animisme, dévoilement

Texte au sujet de l’exposition L’Inquiète forêt de Stéphanie Morissette présentée à la Galerie Les trois C jusqu’à samedi, le 28 janvier, puis au Carré 150, à Victoriaville du 22 février jusqu’à la fin mars. 

La nature, nos désirs

Dans son ouvrage The Botany of Desire, A Plant’s Eye View of the World, Michael Pollan[1] inverse la perspective de domestication de la nature par l’humain et démontre habilement la manière dont la nature nous utilise pour sa propre survie et pour son évolution. Se servant de nos désirs de beauté, d’intoxication, de sucre et de contrôle, la nature se transforme, elle développe des stratégies pour se multiplier et résister. Par contraste, notre rapport à la nature à nous devient de plus en plus fantasmé. Pour la plupart d’entre nous, la nature est perçue comme un univers lointain, aussi enchanté que redoutable.

Cette double conception de la nature est au coeur de l’installation L’inquiète forêt de Stéphanie Morissette. Au premier abord, cette forêt découpée dans du carton noir, ressortant vivement sur le fond blanc des murs de la galerie, est envoûtante pour le regard. C’est la nature des contes de fées et de ceux et celles qui n’osent pas y entrer, peut-être par peur de se salir, de se perdre ou pour éluder ses mystères. Lorsqu’on s’en approche pour mieux y discerner les formes qui la constituent, c’est une nature effroyable qui fait surface; une nature façonnée par les désirs humains où l’état naturel et l’état artificiel des éléments ne sont plus différenciés : les arbres, les animaux et les objets sont tous issus d’un même matériau cartonné, de couleur noire. C’est la couleur du pétrole, mais aussi celle de la nuit, de la pénombre ou de l’ombre qui persiste malgré la disparition.

L’atmosphère rappelle le récit apocalyptique « A Fable of Tomorrow [2]» de Rachel Carson présenté en exergue de Silent Spring et décrivant une future catastrophe écologique. Dans ce récit, un matin de printemps, le chant des oiseaux soudain ne se fait plus entendre, les bourgeons refusent d’éclore, les animaux ne trouvent plus de quoi manger. Dans L’inquiète forêt, un pipeline court sur le sol pendant qu’un cerf s’enfonce malencontreusement dans une flaque de pétrole (Pipeline, 2015). La flore est dégarnie, la faune, avec ses animaux mécanisés, morcelés et amputés, est mal en point (Le loup, 2015; Mes trophées – fessier de cerf, 2015; L’oiseau, 2015; Sur la route, 2015). Il ne reste que le cri imaginé des charognards autour des carcasses d’animaux que l’on estime morts de faim ou à la suite d’une maladie (Tornade, 2015). C’est comme si on avait jeté un sort maléfique à ces lieux. Pourtant, pour reprendre les mots de Carson:« No witchcraft, no enemy action had silenced the rebirth of new life in this stricken world. The people had done it themselves[3] ».

Choisir l’animisme

La rencontre du merveilleux et de l’effroyable, du naturel et de l’artificiel au sein de L’inquiète forêt engendre un effet tout particulier que j’appelle « animiste ». Celui-ci qualifie un rapport au monde où « chaque objet, chaque chose sont habités d’un esprit individuel[4]». Issues des peuples indigènes, les représentations collectives de l’animisme sont transmises de génération en génération. Formées de connaissances non scientifiques ancrées dans la perception, ces représentations sont célébrées dans les rituels qui honorent une nature mouvante, vivante, intentionnelle. Les éléments constituant L’inquiète forêt semblent s’adresser à nous : ils nous racontent une histoire qui s’inscrit dans un récit plus vaste dont il nous faut recoller les morceaux.

L’expérience animiste est étrangement imbriquée avec la représentation scientifique, comme pour faire voir à la fois les différences et la possibilité d’une réconciliation entre les deux. L’inquiète forêt met ainsi en scène notre propension à diviser et à immobiliser les éléments naturels pour entrer en contact avec eux : on encadre la plume de l’oiseau (Plume, 2015), on enferme les plantes carnivores dans des terrariums (Les carnivores, 2015), on dépose sur une table les ailes d’un condor, tel un trophée de chasse (Mes ailes en captivité, 2015). Cela nous permet d’observer la nature avec une certaine distance. Dans les musées d’histoire naturelle, on oriente notre perception, notre compréhension et nos sensations à l’aide des cartels d’exposition, rédigés par celui ou celle qui détient le savoir. On contemple la nature sans jamais avoir à craindre le sauvage, sans jamais ressentir la présence du vivant et, surtout, sans jamais en faire partie.

Ainsi, si les gens prennent de plus en plus conscience des enjeux environnementaux et de ses fondements scientifiques, en contrepartie, « their physical contacts, their intimacy with nature is fading [5]», nous rappelle Richard Louv. C’est aussi l’avis de la biologiste Carol Kaseuk Yoon, selon qui la représentation scientifique est à l’origine de notre déconnexion de la nature et de la dégradation qu’on lui fait subir:

The long years of placing science above all other ways of understanding, of believing only scientists tell us what’s right and wrong, has left us blind to our own view of the living world, mute in the language of life, wandering the mall disconnected from and disinterested in living things[6].

Nous voilà devant un beau défi : trouver des représentations de la nature susceptibles de nous apprendre à ne plus être insensibles au langage de la vie, tout en restant à l’affut des faits scientifiques. Pour cela, L’inquiète forêt fait appel à une représentation collective de la nature interpelant notre imaginaire pour mieux nous faire réfléchir sur les enjeux environnementaux. Tout en nous faisant voir une réalité scientifique, elle capte les sens, formant une image qui ressemble à celle qui nous a enchantés durant notre enfance; celle d’une nature expressive, remplie de voix singulières.

Dévoilement

L’inquiète forêt permet la transmission de représentations collectives de la nature qui nous interpellent, mais n’implique-t-elle pas aussi obligatoirement la destruction de la nature pour se manifester? Dans l’œuvre de Stéphanie Morissette, la nature, toute consciente, s’inquiète de son sort. Rien ne lui échappe. À cet égard, elle intègre des résidus pour mieux faire voir la dimension polluante du processus créateur : une poubelle de retailles est renversée dans la forêt (Mes déchets, 2015), un cadre montre les éléments naturels découpés en négatifs (Traces, 2015; Assemblez et collez, 2015), des retailles s’accumulent sur le sol, laissant voir les carcasses qui agissent ainsi comme les métaphores d’une nature qui s’en va au recyclage.

Par cette mise en œuvre du processus de création, L’inquiète forêt évoque l’idée que la création humaine est une destruction, mais pas seulement. Pour reprendre une expression de Martin Heidegger, elle est aussi un « dévoilement » : quelque chose qui « ouvre et met au jour » ce qui était caché[7]. L’oeuvre met en scène les représentations qui l’habitent, les désirs qui la portent et les paradoxes qui la constituent. Sans ce dévoilement, elle participerait aveuglément à une activité humaine qui mène à la destruction de la nature.

L’humain laisse et laissera toujours des traces, nous raconte cette forêt inquiète. Loin de culpabiliser ou de moraliser le spectateur, l’oeuvre oriente la réflexion vers la nécessité d’un équilibre et cela sans porter de jugement. Elle nous entraine dans les confins de notre imaginaire pour nous dévoiler une réalité : celle qu’Alexandra Horowitz décrit si bien, c’est-à-dire que tout ce qu’on nomme« artificiel » émerge de la nature et en fait irrémédiablement partie:

Each building is, of course, forged of stone or hewed from a once-living tree. So-called man-made objects are just those that began as naturally occuring materials and are broken apart and recombined to form something customized to our purposes[8].

Dans cet état d’esprit, toute chose créée peut être accueillie et comprise comme une représentation du monde. L’inquiète forêt nous rappelle que les différentes représentations du monde qui l’habitent sont malléables parce qu’elles sont issues de nos imaginaires. C’est bien là que réside notre réel pouvoir, car tel que l’écrivait le naturaliste Alexander Von Humboldt[9], c’est à partir de notre imagination, et seulement à partir de celle-ci, que l’on peut apprendre à connaître et à habiter la nature. À l’honorer, aussi.

[1] Michael Pollan (2001). The Botanic of Desire : A Plant’s-Eye View of the World. London, Random House.

[2] Rachel Carson (2002). Silent Spring. Boston, Houghton Mifflin Company.

[3] Ibid., p. 3.

[4] Sylvia Sahr (2006). Grey Owl, les autochtones et la perception environnementale au Canada au début du XXième siècle. Mémoire de maîtrise sous la direction de Matthew Hatvany, Québec : Université Laval, p. 56.

[5] Richar Louv (2008). Last Child in the Woods. New York, Algonquin Book, p. 5.

[6] Yoon, Carol Kaesuk (2009). Naming Nature : The Clash Between Instinct And Science, New York : WW Norton, p. 256.

[7] Martin Heideigger (1958). « La question de la technique » dans Essais et Conférence, Paris, Gallimard, pp. 9-48.

[8] Alexandra Horowitz (2013). On Looking. Eleven Walks With Expert Eyes. New York, Scribner, p. 43.

[9] Humboldt, Alexander von (2002). Influence de la peinture de paysage sur l’étude de la nature. Paris : Larochelle.

 

L’immersion selon les plantes [Réflexions à partir de La vie des plantes. Une métaphysique du mélange d’Emanuele Coccia]

Mes recherches sur l’expérience de l’effet de présence dans la cyberculture m’ont amenée à plusieurs reprises à réfléchir sur la notion d’immersion. J’en étais arrivée à la conclusion que l’immersion sensori-motrice ne faisait pas vraiment partie de notre rapport aux oeuvres web. Au contraire, la conscience du dispositif m’apparaissait un paramètre important de leur expérience. À moins d’une « immersion métaphorique », sorte de projection de soi dans les éléments de l’interface sur lesquels nous avons un contrôle (Berthier), j’en concluais, sur ce blogue, que notre rapport aux technologies numériques en était plutôt un d’osmose :

Si l’on entend souvent parler d’immersion pour parler de notre rapport avec les technologies numériques de manière générale, je crois plutôt qu’il s’agit là d’une osmose. Je ne suis pas immergée, comme engloutie à l’intérieur de quelque chose. Je me trouve plutôt dans un rapport diffus et contigu avec la machine. Ce rapport se définit par une interpénétration profonde, une influence réciproque avec celle-ci.

Avec les technologies de la réalité virtuelle, par contre, c’est un peu différent. On cherche à créer, au-delà du trompe-l’œil, une illusion pour l’ensemble des sensations corporelles. Toutefois, l’objectif de cette « course à la présence » est inatteignable, car tel que nous le rappelle Jean-Louis Weissberg, en cherchant « […] la transparence, on interposera toujours plus d’interfaces sophistiquées pour concrétiser cette transparence. Chaque pas qui fait avancer ce projet éloigne alors d’autant la cible. » Le spectateur s’accoutume rapidement des nouvelles interfaces et nécessite ainsi toujours plus de « sophistication » pour être floué. Cette recherche de création d’immersion est en quelque sorte « sans issue », pour reprendre les mots de Baudrillard qui ira jusqu’à dire que, même dans la vie de tous les jours, nous ne vivons que dans la conscience de l’effet.

Malgré ce constat, la notion d’immersion continuait de me préoccuper. Elle représentait pour moi une « présence pleine », une adhésion totale à un monde. Je pense ici au monde intra-utérin. Au fil des différentes lectures (Lovink, Berthier, Cauquelin) effectuées pour mes recherches doctorales, il me semblait qu’on ne faisait qu’effleurer la description de cette expérience viscérale. J’écris « viscérale », car elle m’apparaît première en ce qu’elle précède notre présence sur Terre; elle précède le langage. Comment peut-on penser l’immersion hors de ce cocon, dans la vie de tous les jours? L’immersion est-elle possible?

Je n’aurais jamais pensé qu’une description aussi éloquente de l’immersion me parviendrait d’un auteur qui se penche sur l’être-au-monde… des plantes! Dans son magnifique livre La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Emanuele Coccia, philosophe et Maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, plonge dans l’univers des végétaux et tente de restituer pour nous le monde, tel qu’expérimenté par ceux-ci. Cette démarche ne va pas sans rappeler celle de Michael Pollan qui, dans son bouquin The Botany of Desire. A Plant-Eye-View of the World, montre habilement la manière dont les plantes utilisent les humains pour se reproduire, évoluer, survivre. Coccia ravive l’animiste en chacun et écrit à son tour que les plantes :

n’ont pas de sens, mais elles sont loin d’être verrouillées : aucun autre vivant n’adhère plus qu’elles au monde qui les entourent. […] Leur absence de mouvement n’est que le revers de leur adhésion intégrale à ce qui leur arrive et à leur environnement. On ne peut séparer – ni physiquement ni métaphysiquement – la plante du monde qui l’accueille. Elle est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde. Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie être-au-monde.

En lisant le livre, j’avais l’impression que l’auteur décrivait un état méditatif. Pratiquant assidument la méditation depuis plus de quinze ans, il me semble que cet état est celui qui, pour les humains, s’approche le plus de l’immersion. Celle-ci n’est donc pas quelque chose que l’on peut créer avec des technologies sophistiquées, mais un état de conscience accessible par l’immobilité, un rapport au monde qui requiert une absence de résistance. Comme pour la méditation, cet état de présence dont font montre les plantes n’est pas synonyme de passivité. Au contraire, les plantes sont extrêmement créatives. Leur action est perpétuelle. Elles évoquent la possibilité d’un espace où la différence entre être et créer ne peut exister:

Elles n’ont pas de mains pour manier le monde, et pourtant il serait difficile de trouver des agents plus habiles dans la construction de formes.[…] Les plantes coïncident avec les formes qu’elles inventent; toutes formes sont pour elles des déclinaisons de l’être et non du seul faire et de l’agir. Créer une forme signifie la traverser avec tout son être comme l’on traverse des âges ou des étapes de sa propre existence.

Dans l’état d’immersion, faire, c’est, avant tout, être. C’est « agir » en accord complet avec la vie intérieure qui, à son tour, est tout incluse dans la vie extérieure. La plante n’a pas « conscience de », elle est conscience et, par là, construit le monde.  En ce sens, affirme Coccia, la plante « incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde ». Il est impossible d’opérer une division entre la vie et le monde, et entre ces derniers et l’univers, car la plante assure également le lien entre le ciel (compris ici comme l’univers) et la Terre.  Par une communication opérée entre ses parties aériennes et souterraines, elle a « la capacité de transformer l’énergie solaire dispersée dans le cosmos en corps vivant, la matière difforme et disparate du monde, en réalité cohérente, ordonnée et unitaire. » L’être-au-monde de la plante ne se comprend que par une cosmologie.

Dans cet ordre d’idées, ce n’est pas sur la Terre que nous vivons, selon Coccia, mais plutôt dans l’atmosphère créée par les plantes et le souffle : « l’atmosphère n’est pas quelque chose qui s’ajouterait au monde : elle est le monde en tant que réalité du mélange à l’intérieur duquel tout respire.» Nous sommes donc immergés dans cette atmosphère comme si nous baignions au milieu d’un lac, la tête sous l’eau.  La photosynthèse, ce processus par lequel les plantes opèrent la synthèse des glucides en utilisant la lumière du soleil, « n’est que le processus cosmique de fluidification de l’univers ». En ce sens, les plantes, en sortant de l’eau pour coloniser la terre ferme, « n’ont jamais abandonné la mer: elles l’ont apportée là où elle n’existait pas », affirme Coccia.

Nous sommes aussi issues non seulement du ventre de la mère, mais aussi de celui de la mer, comme toute vie trouve son origine en celle-ci. La Terre était, avant toute chose, une vaste étendue d’eau nous rappelle d’ailleurs Rachel Carson : « though you may be a thousand miles inland, you can easily find reminders that will reconstruct for the eye and ear of the mind of the processions of its ghostly waves and the roar of its surf, far back in time ». Les plantes, plus que n’importe quoi d’autres sur cette planète, nous rappellent que nous non plus, n’avons jamais quitté la mer : nous vivons encore dans l’immersion la plus complète…

***

Guidé par les plantes et leur état d’immersion, cela permet à l’auteur de porter une réflexion critique sur des courants de pensée ou des manières de faire. Il parle évidemment de la philosophie et de son snobisme métaphysique envers les plantes, mais aussi de la Deep Ecology trop centrée sur la terre et sur sa dimension habitable, oubliant par là l’importance de la lumière. Il s’attarde également à l’antispécisme qui, « avec son chauvinisme animalier » a « étendu le narcissisme humain au règne animal », sans égard pour les plantes. Il s’enflamme plus particulièrement lorsqu’il parle de l’université où il affirme que « connaître c’est appartenir à une corporation ». Il critique ardemment le « spécialisme », l’anti-immersion par excellence, qui n’est rien d’autre qu’« un exercice spirituel pratiqué sur soi-même » ou encore « une castration prolongée de sa propre curiosité » :

Le spécialisme ne définit pas un excès de savoir, mais une renonciation consciente et volontaire au savoir des « autres ». Ce n’est pas l’expression d’une curiosité démesurée pour un objet, mais le respect craintif et scrupuleux d’un tabou cognitif.

Coccia rappelle alors aux universitaires que « la seule méthode est un amour extrêmement intense pour le savoir, une passion sauvage, brute et indocile pour la connaissance sous toutes ses formes et dans tous ses objets.»

D’une manière pragmatique et théorique, c’est un changement de paradigme auquel nous convie l’auteur. Car en dévoilant le monde « vu » par les plantes, c’est notre rapport au monde qui se déploie en filigrane et, par là, une conscience des dispositifs qui nous circonscrivent. Le paradigme de l’immersion implique un monde fluide, vivant, unitaire qui ne s’inscrit pas en opposition au reste de l’univers; c’est un monde du mélange. L’immersion commande à chacun une présence dépourvue de ses effets, une forme de plénitude engendrant une action issue de l’être-au-monde, d’un oubli de soi qui n’est pas une aliénation (contrairement à l’expérience de l’osmose qui, pour sortir de l’aliénation, nécessite une confrontation), mais une création.

Au-delà de la science : Umwelt, intuition, connexion [réflexion à partir du livre Naming Nature de Carol Kaesuk Yoon]

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Il y a 9 mois, je commençais mon DEP en horticulture et jardinerie à l’École des métiers de l’horticulture de Montréal. Après le doctorat, j’avais envie de terre, de plantes, de végétaux comestibles, d’efforts physiques mais aussi, et surtout, de botanique. Il me semblait qu’il n’y avait qu’un pas entre la sémiotique et l’étude de la nature et que le dessin botanique était l’une des plus belles formes d’art du monde. Si j’allais poursuivre mes recherches académiques un jour, ce serait dans cette voie…

À lui seul, le mot « botanique » touchait mon imaginaire d’une manière particulière. Amoureuse de la nature, je m’imaginais enfin comprendre un peu mieux cette végétation qui m’enveloppait durant mes longues randonnées. En dehors des cours, je me suis lancée dans des lectures plus approfondies. C’était non seulement pour apprendre le nom des plantes (en latin!), mais aussi pour comprendre leur fonctionnement, leur utilité, leurs maladies et, surtout, pour savoir à quelle famille elles appartenaient et pourquoi.

Mes promenades en forêt sont devenues de plus en plus passionnantes et intrigantes. Je me suis mise à peindre les plantes à l’aquarelle pour aiguiser davantage mon regard. Je voulais nourrir mon sentiment de connexion à la nature, sans que cette connaissance supplante mon expérience euphorique à l’origine de mon intérêt. Je voulais développer mon umwelt, dirait sans doute la biologiste Carol Kaesuk Yoon:

Umwelt is a German word that means literally « the environment » or « the world around », but scientists studying animal behavior use it to evoke something much more specific. For these biologists, the umwelt signifies the perceived world, the world sensed […] We might call it reality, but it is indeed an umwelt, an idiosyncratic sensory picture of the living world around us. 

Dans son livre Naming Nature. The Clash Between Science and Instinct, Yoon s’intéresse aux différents umwelt qui animent notre rapport à la nature. Elle retrace surtout l’histoire de la taxonomie (Science qui a pour objet la classification des divers éléments de la nature). Des naturalistes comme Alexander Von Umboldt et des sensualistes comme Carl Linnaeus, jusqu’aux biogénéticiens, statisticiens et cladistes en passant bien sûr par la théorie de l’évolution de Charles Darwin, l’auteure démontre comment, peu à peu, la représentation de la nature est devenue de moins en moins intuitive et, surtout, moins démocratique. Au fil de son argumentaire solidement ficelé, elle arrive à cette conclusion concernant les enjeux environnementaux actuels:

I had no idea that it might be the scientists themselves, among whom I then very much counted myself, who were at the heart of this problem. I could never have guessed that science, by claiming a dominion over all life, by declaring itself the rightful guardian, owner, orderer, and namer of the living world- and by abandoning the umwelt in the process-might have helped foster exacty the indifference that it now suffered from the rest of humanity.

Yoon conclut son brillant essai avec un plaidoyer pour une réappropriation des représentations de la nature par tous et toutes. Même si ces représentations contredisent la science: peu importe! Les cladistes ont éradiqué la catégorie « poissons », mais les poissons existent et existeront toujours dans notre imaginaire! L’important, aujourd’hui, n’est plus d’avoir raison, mais de retrouver des visions du monde qui nous permettent de se sentir connecter à la nature. Il s’agit là de notre seule option pour mettre fin à sa dégradation. Si la nature s’étiole si rapidement, mettant en péril notre propre survie, en quoi pouvons-nous bien avoir raison?

Lorsqu’en 2005, je rédigeais mon mémoire de maitrise portant en partie sur l’animisme indigène, je m’émerveillais devant ces représentations animistes qui offraient un rapport à la nature beaucoup plus intuitif; un rapport qui implique une célébration et un respect profond du vivant. Si nous adoptions cette vision du monde, nous ne serions certainement pas à quelques décennies de la catastrophe. Mais comme nous le rappelle l’auteure « these are people who, day by day, are losing their wild lands, their languages, their culture, and their knowledge ». Cela m’apparait non seulement cruel et inacceptable, mais aussi complètement insensé.

N’y a-t-il pas une possible rencontre entre cette nature qui s’anime et celle qui est toute faite d’organismes biologiques? Étrangement, plus j’étudie la botanique, plus le umwelt animiste qui m’habite depuis mon enfance s’enrichit. Attention, en écrivant que ce rapport au monde est présent depuis mon enfance, je ne suggère pas que les connaissances animistes chez les peuples indigènes sont enfantines. Je rebondis plutôt sur la perception animiste chez l’enfant tel que théorisée par Jean Piaget. Il la définit simplement comme la « tendance à concevoir les choses comme étant vivantes et douées d’intention ». Je prends ici l’animisme comme une posture plus générale, bien que ce sont mes recherches sur les peuples indigènes qui ont le plus alimenté ma réflexion.

Je disais donc que je perçois une corrélation entre les représentations issues de la biologie végétale et l’animisme. Je pense ici à ces orchidées qui imitent parfaitement le corps des hyménoptères et leurs hormones pour la pollinisation (mimétisme et pseudocopulation) et qui tournent sur elle-même pour accueillir le pollinisateur (résupination). Je pense aussi au Mimosa pudica qui, lorsqu’on la frôle du doigt, referme ses feuilles pour se protéger (thigmonastie) ou encore à l’Echinacea purpurea qui « communique » avec les plantes qui l’entourent afin de ralentir leur croissance pour ne pas être envahie (allélopathie).  Je pense aux différentes Stapelia qui imitent la viande en putréfaction afin d’attirer les mouches qui lui permettront de se reproduire (mimétisme physique). Récemment, j’ai pu observer mon Stephanotis floribunda envoyer sa vrille de ma petite table jusqu’à mon store pour s’y enrouler (circumnutation) en suivant le mouvement du soleil (dextrose). Que dire des plantes carnivores qui attirent, capturent et digèrent leurs proies?

Connaissant dorénavant ces différents phénomènes, comment ne pas être convaincue que le règne végétal est animé par une panoplie d’intentions? Comment ne pas voir la singularité de chacun des végétaux que je rencontre? Je choisis de développer mes représentations animistes parce qu’elles nourrissent toujours plus ma curiosité, mon attention, mon sentiment de connexion. C’est beaucoup plus stimulant que de croire en un grand manitou qui orchestre le vivant ou de ne percevoir que des mécanismes physiques et chimiques. Ce umwelt apporte du mouvement à mes dessins et à mes aquarelles, de l’émerveillement à mes randonnées; il réitère cette posture d’une naturaliste qui voit en chaque végétal un individu à connaître, à célébrer et à laisser « être ».

* Merci à ma collègue Rachel Weisnagel d'avoir rafraîchi ma mémoire concernant certains termes scientifiques alors que je rédigeais ce billet.

Apprendre à disparaître [Réflexion sur H is for Hawk de Helen Macdonald]

Maria Popova l’a mis en deuxième sur son palmarès de 2015 et s’il y a un palmarès sur lequel je me fis, c’est bien celui de l’auteure de brainpickings. Entre l’autobiographie et le récit naturaliste, H is for Hawk de Helen Macdonald m’a fait rire et pleurer. Il a nourri mes réflexions sur notre rapport à la nature et au sauvage ainsi que sur notre propension ô combien discutable à domestiquer les animaux.

Le livre ne se résume pas, mais la trame narrative est la suivante : l’auteure est une universitaire spécialiste des oiseaux de proie dont le père meurt subitement d’une crise cardiaque. Le récit est celui de sa période de deuil durant laquelle elle décide d’adopter et d’entrainer un autour (goshawk). La relation avec l’oiseau sauvage, impossible à domestiquer puisqu’il ne répond pas aux punitions, lui révèle des facettes étonnantes de sa personnalité et, d’une certaine manière, de l’humanité.

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Ma lecture est inévitablement influencée par le fait que je m’identifie à la situation de l’auteure. Mon deuil est différent, mais j’ai ce même besoin de solitude et de nature après une longue aventure universitaire. Ainsi, je me reconnais dans ce genre de passage: « For so long I’d been living in librairies and college rooms, frowning at screens, marking essays, chasing down academic references». Après la soutenance, je me suis moi aussi sentie conditionnée, comme détournée de mon instinct. Cet instinct refait surface durant mes grandes marches en nature où je prends conscience que « something inside me ordered me how and where to step without me knowing much about it ».

Lorsqu’on s’engage dans un parcours doctoral et qu’on souhaite ardemment un poste de professeur, il faut maintenir une présence : dans les revues, dans les classes de cours, dans les colloques. En cours de route, on oublie parfois une chose fort importante pour s’émerveiller, mais aussi pour « trouver » : on oublie comment disparaitre. L’auteure réapprend une telle chose auprès de son autour : « one of the things you must learn to do is become invisible ». On cherche des réponses avec acharnement, mais comme le raconte l’auteure, dans la nature « when you want to see something very badly, sometimes you had to stay still, stay in the same place, remember how much you wanted to see it, and be patient ». L’autour ne bouge pas de sa perche, il ne révèle pas sa véritable nature tant et aussi longtemps que sa maîtresse est « présente », dans son désir d’emprise.

Au fil de l’entrainement de son oiseau, l’auteure, en quelque sorte, disparaît. Elle s’identifie de plus en plus à l’animal : « The hawk was everything I wanted to be : solitary, self-possessed, free from grief, and numb to the hurts of human life ». Elle devient craintive à l’idée de rencontrer des gens dans la rue. Elle redoute de devoir faire la conversation avec ceux qui s’étonnent de voir un oiseau perché sur son poing. Plus l’oiseau est dompté, plus elle se sent sauvage. Elle est liée au monde uniquement par les fauconniers de l’histoire et leurs récits dans lesquels elle se perd et nous entraînent. « History collapses when you hold a hawk », raconte-t-elle. Les ambitions de carrière, que l’on confond trop souvent avec l’enthousiasme, se dissipent, elles aussi. La recherche de la réussite crée souvent plus de détachement et de déconnexion que d’ardeur et de passion. Du moins, c’est ce que nous évoque le récit de Macdonald.

La mort de son père et le contact avec l’oiseau sauvage déclenchent un deuil beaucoup plus grand que celui de la perte d’un être cher puisqu’il implique la mort d’un rapport au monde. Tout est à reconstruire. Lorsqu’elle retourne sur le campus de l’université, les lieux lui semblent étranges. J’aurais pu écrire ce passage tant il décrit bien ce moment où je suis passée devant mon université, il y a quelque temps:

Sudden vertigo. Something shifts in my head. Something huge. Then everything I see collapses into something else. I blink. It looks the same. But it isn’t. This is not my college. Nothing about it feels familiar. It doesn’t even feel like a college at all. Just a few acres of buildings, giant collector’s boxes of brick and stone crammed with the detritus of centuries.

On pourrait croire qu’il s’agit encore d’un récit de femme qui retrouve peu à peu son pouvoir dans le monde sauvage, mais l’auteure déconstruit habilement le mythe selon lequel s’isoler dans le bois est une solution à la douleur. Elle qualifie ces histoires de guérison par la wildness de « beguiling but dangerous lie ». Macdonald démontre habilement que la vision de la liberté qu’on y retrouve est aliénée, car elle n’est qu’une répétition de l’éducation scolaire. C’est une liberté qui vient seulement après des épreuves, d’année en année: des épreuves qui donnent soi-disant du pouvoir et du privilège. Macdonald réitère toute l’importance du contact humain, car il lui manque terriblement. « Wild is not a panacea for the human soul; too much in the air can corrode it to nothing », insiste-t-elle. Il faut ainsi trouver un équilibre. C’est à ce moment qu’elle se dissocie à nouveau de l’animal pour prendre conscience de son humanité. L’auteure réalise qu’elle ne peut se tenir longuement à l’écart de l’horreur humaine. L’être humain n’est pas sauvage et n’a pas intérêt à l’être.

Peu à peu, inévitablement, son questionnement se pose sur le fait d’enfermer un animal sauvage…

Récemment, j’ai acheté des poissons à mes enfants avec des petites crevettes qui nettoient l’aquarium. Il n’y a pas une journée où je ne me sens pas un peu coupable de mon geste. Il est clair pour moi que les pratiques humaines envers les animaux domestiques ont quelque chose de profondément déconnecté. Qu’on ne les remette jamais en question sur la place publique m’inquiète profondément. L’enjeu est tellement complexe, c’est triturant: j’ai enfermé des poissons pour que mes enfants aient un contact quotidien avec les animaux, qu’ils connectent avec eux, qu’ils les observent, qu’ils comprennent leur nature, qu’ils arrivent à les percevoir comme des individus à part entière: pour qu’ils les aiment, quoi! Quel paradoxe.

À ce sujet, le point de vue de l’auteure m’apparaît tellement juste. C’est peut-être parce qu’il me réconforte :

I know that some of my friends see my keeping a hawk as morally suspect, but I couldn’t love or understand hawks as much as I do if I’d only ever seen them on screens. I made a hawk part of a human life, and a human life part of a hawk’s, and it made the hawk a million times more complicated and full of wonder to me.

Il nous est difficile de ressentir cette connexion, cet émerveillement et cet amour pour l’animal sans le dénaturer, sans exercer une certaine forme d’emprise et sans définir son espace de liberté pour se protéger ou pour le garder près de soi: il nous est difficile de disparaitre. Cette inaptitude à penser notre disparition est pourtant en train de foutre la planète et tout ce qu’il y a de vivant (dont nous-mêmes!) dans un pétrin sans commune mesure. En ce sens, la culpabilité liée à la domestication des animaux est un sentiment sain que je cherche à accueillir plutôt qu’à tasser sous le tapis.

Je n’ai pas fait de détours avec les enfants. Je leur ai parlé de ce que la proximité avec ces petits êtres pouvaient apporter, aux animaux comme aux êtres humains. Mais je leur ai aussi parlé de ce que ça voulait dire d’enfermer un poisson dans un aquarium, car je crois malgré tout que c’est dans ce mélange de proximité et de culpabilité qu’on peut apprendre à disparaître, et à laisser « être ».

Harper Pitt, le changement et la justice réparatrice [Angels in America de Tony Kushner]

An angel is a belief. With wings and arms that can carry you. If it lets you down, reject it.
Tony Kushner, Angels in America

Je n’ai pas lu beaucoup de pièces de théâtre dans ma vie. Je n’ai pas le réflexe d’en acheter ou d’en emprunter comme je le fais spontanément pour les essais, les romans et les recueils de poésie. Pourtant, les quelques pièces que j’ai lues, que ce soit Sainte Carmen de la Maine de Michel Tremblay ou Les oranges sont vertes de Claude Gauvreau, ont toutes marqué mon imaginaire; elles ont contaminé irréversiblement ma pensée. Je me suis lancée hier dans la lecture de la pièce Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes de Tony Krushner et elle n’a pas fait pas exception à la règle.

L’année dernière, j’ai suivi un cours de théâtre sur la construction du personnage où j’ai eu l’impression de réapprendre à lire. Depuis, je lis les dialogues un peu différemment. Je laisse les personnages m’habiter et ma lecture devient une interprétation, une performance, même si tout se passe en silence. Je relis des passages plusieurs fois comme pour trouver le ton, l’attitude et le sentiment justes. Il y a quelque chose de transformateur dans le fait de lire une pièce de théâtre en faisant raisonner les mots dans son corps.

Divisée en deux actes (Millenium Approaches et Perestroika), la pièce tourne autour de Louis et Prior, un couple gai vivant à New-York, dans les années ‘80. Prior contracte le sida. Louis ne supporte pas de le voir mourant. Il fuit. Il rencontre un autre homme, Joe, un avocat homosexuel marié à Harper, une femme sombrant dans la folie. Sous les effets violents des médicaments, le malade atteint du SIDA entend des voix, hallucine des anges. Des réflexions percutantes en émergent, notamment sur l’étrange corrélation entre la douleur et le désir de vivre qui, au fil du combat, ressemble de plus en plus à une dépendance :

You see them living anyway. When they’re more spirit than body, more sores than skin, when they’re burned and in agony, when flies lay eggs in the corners of the eyes of their children, they live. […]I recognize the habit. The addiction to being alive. We live past hope. If I can find hope anywhere, that’s it, that’s the best I can do. It’s so much not enough so inadequate but…Bless me anyway. I want more life.

Angels in America parle de la mort et de la maladie physique et mentale. Il y a de longs passages sur la politique américaine, le racisme et la justice (ou son impossibilité) : deux des personnages sont d’ailleurs des avocats. La religion est également très présente (s’y côtoient difficilement des juifs, des mormons) ainsi que le difficile arrimage de la croyance avec l’homosexualité. Les catastrophes, humaines ou naturelles, sont également des thèmes récurrents. Mais, au final, c’est surtout une pièce qui parle d’amour, de différence, de guérison (ou de réconciliation?) collective et de « life addiction » pour reprendre une des belles expressions qui se retrouvent dans la pièce.

L’écriture de Kushner est intelligente, chaque métaphore mérite une méditation. C’est dans le personnage d’Harper qu’on constate l’étendue de son talent pour créer des images fortes, des images qui valent au-delà de mille mots. Harper dialogue avec les morts et les anges; elle entre dans les rêves des autres, voyage jusqu’en Antarctique (dans ses hallucinations) et revient dans le monde commun avec des visions singulières de la vie qu’elle affirme comme des révélations : «Devastation. That’s what makes people migrate, build things. Devastated people do it, people who have lost love ». Harper incarne l’aspect sensible et lumineux d’une vision apocalyptique qui traverse la pièce.

Profondément amoureuse de Joe, son mari homosexuel, elle souffre de ne pas être désirée par celui qui l’a pourtant choisie. Joe est prêt à tout pour maintenir une image sociale correspondant à la société de droite et à la religion mormone qui le définissent de manière fondamentale (selon lui). La détresse d’Harper révèle que la répression de l’homosexualité n’affecte pas seulement les homosexuels. La manière dont Joe décrit son amour pour Harper est assez terrifiante et, étrangement, très belle en même temps. C’est un amour destructeur, évidemment :

What scares me is that maybe what I really love in her is the part of her that’s farthest from the light, from God’s love; maybe I was drawn to that in the first place. And I’m keeping it alive because I need it.

Les croyances et les désirs formant deux mondes différents, comme deux entités antagonistes, les personnages sont triturés; ils sont forts, énergiques et vivants! La résistance remporte souvent la lutte contre le désir naturel de vivre son homosexualité et d’accueillir l’autre qui n’a pas les mêmes croyances, la même couleur de peau ou les mêmes allégeances politiques. Quelque chose entrave l’épanouissement de ce « moi »: des souffrances, de l’orgueil, de la honte, mais aussi un contexte social violent, évidemment. Il y a d’ailleurs un magnifique passage, une métaphore sur le changement intérieur. Harper demande à Mormon Mother « how does people change? » Voici ce que la sage lui répond :

God splits the skin with a jagged thumbnail from throat to belly and then plunges a huge filthy hand in, he grabs hold of your bloody tubes and they slip to evade his grasp but he squeezes hard, he insists, he pulls and pulls till all innards are yanked out and the pain! We can’t even talk about that. And then he stuffs them back, dirty, tangled and torn. It’s up to you to do the stitching.

La métaphore évoque la torture physique et la réparation qu’elle requiert. On y comprend combien il est douloureux et difficile de « devenir soi-même », d’abandonner des croyances enracinées pour écouter ses tripes, pour se lier authentiquement aux autres en dépit de (ou grâce à) la différence.

Harper consomme une forte quantité de valiums et, malgré ses hallucinations, elle n’est pas complètement déconnectée, au contraire. Ce qu’elle vit résulte plutôt d’un don : « I saw something that only I could see because of my astonishing ability to see such things ». Si elle est malade, ce n’est pas parce que son rapport au monde est altéré (un rapport qu’on évalue de l’extérieur), mais parce que la douleur l’envahit, de l’intérieur. Ses perceptions étranges comportent une forme de vérité. Elle est souffrante, mais lucide. Paradoxalement, c’est cette même lucidité qui la rend lumineuse, car si elle pressent la fin du monde, c’est elle qui imagine le mieux sa réparation.

L’un des plus beaux passages de la pièce est un petit monologue dans lequel Harper fait le récit d’un rêve. Les images décrites évoquent une transformation menant à une justice réparatrice, une guérison. Celle-ci advient sans l’intention humaine, mais elle passe par l’âme humaine alors que l’âme se libère de son enveloppe terrestre, de son égo et de la violence quotidienne. Cette transformation permet à l’âme de retrouver la possibilité d’aimer sans résister et, ainsi, d’utiliser son pouvoir de guérison. Du moins, c’est comme cela que j’ai interprété le passage. Je ne le retranscrirai pas ici, je vous propose plutôt d’écouter la très belle lecture qu’en fait Kristen Stewart dans le film Still Alice, car c’est de cette manière que je m’imagine Harper le réciter. Elle lui insuffle de la vie.  Attention, c’est définitivement un spoiler.

La mer, partout [Rachel Carson, The Sea Around Us]

Si vous êtes un amoureux ou une amoureuse de la mer et que vous n’avez pas encore lu The Sea Around Us de Rachel Carson, il est encore temps de remédier à la situation. Sachez toutefois que le livre est daté (1951), que vous en apprendrez peu sur les réchauffements climatiques, sur la fonte des glaciers ou encore sur l’acidification des océans. Même s’il est bourré de données scientifiques, ce livre fait autre chose que de nous informer. Il cherche à nous émerveiller et à nous connecter à cette mer; il nous offre un voyage au coeur de ce monde vaste et merveilleux, « a world that, in the deepest part of our subconscious mind, we had never wholly forgotten »: un lieu qui nous a donné la vie.

On construit des maisons, des immeubles, des routes sur la terre ferme, cela devient notre monde. On oublie peut-être que cette terre ferme ne représente que 30% de la surface de la planète. On occulte le fait que, dans la longue histoire de notre petite planète, les continents ne sont rien d’autre que des « intrusions of land above the surface of the all-encirling sea ». Carson nous enveloppe à nouveau dans la mer de nos origines et brise peu à peu nos illusions. Dans le ventre de cette mer, la vie grouille, les montagnes s’élèvent fièrement et c’est extrêmement bruyant!

La plume unique de l’auteure, comme toujours, attise notre imagination. Carson souhaite sans doute ouvrir nos sens sur ce qui leur est inaccessible. Ces gigantesques chaînes de montagnes plus massives que les Rocheuses, bien ancrées dans le « deep sea » de l’Atlantique, nous ne pourrons jamais les gravir. Nous voyons bien la pointe d’un sommet former une île dans les Açores, mais leur immensité se dérobe à notre regard. Que dire de ces volcans en éruption? « There are probably as many active volcanoes under water as on land ». À quoi ressemblent-ils? Comment imaginer cette noirceur propre aux fonds marins qui n’a rien à voir avec notre noirceur terrestre et que seuls ceux qui s’y sont aventurés peuvent comprendre?

Le titre prend tout son sens lorsque Carson nous entretient sur les traces laissées par la mer sur la terre ferme: « though you may be a thousand miles inland, you can easily find reminders that will reconstruct for the eye and ear of the mind of the processions of its ghostly waves and the roar of its surf, far back in time ». La mer est partout, insiste l’auteure, il faut simplement ouvrir les yeux un peu plus grand et activer notre imagination. Notre regard sur le monde change au fil de la lecture et, avec lui, la conscience s’éveille : non seulement nous venons de la mer, mais « at any moment the process might be reversed and the sea reclaim its own ». Ceci est encore plus réel aujourd’hui, alors que le niveau de la mer monte dramatiquement.

Rachel Carson a appris le langage des vagues qui, selon elle, parlent depuis des millions d’années. Elle nous entretient sur la manière dont elles se forment au loin et se fracassent non loin de la rive. Elle nous parle de ces vagues qui annoncent la tempête et de celles, moins inquiétantes, qui sont créées par un vent plus doux au cœur de cette masse d’eau. Parce qu’on peut bien faire nos Moïse et séparer les eaux: « there is no water that is wholly of the Pacific or wholly of the Atlantic, or of the Indian or the Antartic.[…] It is by the deep, hidden currents that the oceans are made one ».

On entend toutes sortes de choses et de mythes sur les marées. Carson nous donne l’heure juste tout en pointant vers le mystère que représente cette force à laquelle « no drop of water in the ocean, not even in the deepest parts of the abyss » ne peut échapper. Elle nous fait prendre conscience du lien qui unit la Terre au cosmos. Au-delà de la lune et du soleil, « there is a gravitational attraction between every drop of sea water and even the outermost star of the universe ». Quand même fascinant sachant que nous sommes constitués en grande partie d’eau (65%). Comment faire comme si de rien n’était? Comment se croire au centre de l’univers et ignorer le lien qui nous unit à celui-ci?

***

Déjà, en 1951, Carson parle de réchauffements climatiques éminents. Elle démontre avec l’éloquence qu’on lui connait la relation entre le climat et les courants marins :« For the globe as a whole, the ocean is the great regulator, the great stabilizer of temperatures ». Accolés au pied du mur, on s’intéresse de plus en plus aux différents enjeux et conséquences des réchauffements climatiques. On s’informe, on annonce perpétuellement la catastrophe, on montre son découragement, on sort ses grands principes, mais agissons-nous davantage? Agissons-nous mieux? Trouvons-nous des solutions dans notre quotidien alors que nous sommes enroulés dans notre petit confort? J’en doute fort…

Je crois évidemment en l’importance de s’informer, mais la connaissance, si elle n’est pas connectée ou si elle ne fait qu’éveiller la peur, ne change malheureusement pas en profondeur les mentalités. Rachel Carson a compris que la meilleure manière de préserver la nature, c’est de tomber en amour avec elle et que, pour tomber en amour avec quelque chose, il faut que cette chose occupe une grande place dans notre imaginaire. Voilà ce que ce livre fait: une grande place pour la mer dans nos imaginaires. Car il ne faut pas se méprendre, l’empathie, ce sentiment moteur de changement, est aussi une faculté imaginative…

Postdoc DIY

L’année dernière, je m’étais promis une année remplie d’aventures, c’était une sorte de résolution. J’ai tenu ma promesse. Je suis allée dans les bois un nombre incalculable de fois (car c’est ce que représente l’aventure pour moi). De ce désir de me retrouver dans la nature le plus souvent possible et d’y amener les enfants, est né le blogue Les pieds dans la bouette que je co-rédige avec mon chum. J’y parle de mes petites escapades en nature dans l’espoir peut-être d’inspirer un peu les autres. C’est aussi parce que l’écriture a toujours été pour moi une manière de vivre pleinement les moments de ma vie, de prendre le temps de comprendre l’effet qu’ils ont sur moi. J’y rédige des commentaires sur mes lectures qui, dernièrement, se sont orientées vers le naturalisme: cette « science » fabuleuse qui mériterait qu’on lui enlève ses guillemets. Surtout à l’heure des réchauffements climatiques!

J’avais sans doute besoin de me grounder, de sentir de la terre sous mes pieds. Faire un doctorat, ça nous coupe un peu de notre corps. Enfin, pour moi, ça a eu cet effet-là. Contrairement à la plupart de mes collègues, j’ai été incapable de remplir les demandes de bourses pour le postdoc lorsque s’achevait mon Doctorat. Même lorsqu’il fut terminé, j’avais besoin de recul. Pour l’instant, du moins. C’est peut-être parce que je crois en une pensée qui n’est pas seulement dans la tête, mais qui résonne (et raisonne) dans tout le corps, qui se déploie dans l’action, qui va vers les autres. Je crois en une intelligence qui n’est pas seulement intellectuelle, mais aussi (et peut-être surtout) visuelle, sonore et tactile. Je recherche une sorte d’équilibre dans tout ça.

Plus récemment, je me suis réinvestie dans ma « carrière » d’historienne de l’art que je ne perçois plus tout à fait de la même façon. À un moment, il y a quelques années, je voyais tellement d’expos que j’en étais saturée. J’aime l’art, mais je n’aime pas tout ce qui se fait actuellement au Québec. C’est normal, me direz-vous, mais des fois, on se laisse prendre dans quelque chose qui ressemble à du prestige. Écrire sur l’art a pris un sens plus profond pour moi. Je ne veux pas écrire lorsque ça ne me touche pas. Je ne veux pas aller voir quelque chose qui ne m’inspire pas. Je ne veux pas me forcer à ressentir quelque chose que je ne ressens pas. Je suis plus soucieuse de ne pas me retrouver en conflit d’intérêts aussi minime soit-il. Je n’ai plus peur de dire ce que je pense. Le milieu culturel québécois a grandement besoin d’être assaini et je ferai tout en mon pouvoir pour ne pas contribuer à son caractère incestueux.

Je me suis demandé si j’allais fermer ce petit blogue. Comme j’écris sur l’art un peu partout ailleurs et que je suis parvenue à le faire aussi librement que je le faisais ici, je vois un peu moins l’utilité de poursuivre. En même temps, j’ai encore plein de choses à explorer du côté de la sémiologie. Je rêve d’écrire de longs textes sur la sémiologie de la nature (même si ça n’existe pas encore). D’ailleurs, je crois qu’un premier cours de sémiologie à Montréal devrait toujours se donner au Mont-Royal, là où l’on peut traquer les animaux et interpréter le comportement des éléments qui forment notre monde environnant. Après, on pourra parler de sémiologie des arts visuels! Ce sera pas mal plus groundé.

J’écris aussi d’autres affaires: de la création, comme on dit (comme si écrire sur l’art n’était pas de la création!), sous un pseudonyme. Je compte bien continuer dans cette voie. C’est plus fort que moi (et que les critiques littéraires): j’écris et j’aime que mes textes soient publiés, qu’ils engagent un dialogue. Le sentiment de connexion que cela me procure est précieux. Je cherche donc à aménager ma vie pour pouvoir écrire. Quand je dis « écrire », il faut aussi et surtout entendre lire (des livres: toutes sortes de livres!), explorer le monde (même tout près de chez moi), écouter les autres, faire de belles rencontres, accueillir la différence, voir des œuvres d’art, aller dans la nature et contribuer à ce que le monde soit plus respirable. En fin de compte, pour moi, écrire, ça veut dire « vivre à fond ». Alors, si on reformule, j’aménage peu à peu ma vie pour pouvoir la vivre à fond.

Bientôt, j’apprendrai à faire des jardins, à tailler des plantes, à identifier les maladies des arbres, à faire germer des pousses… J’apprendrai le nom des organismes vivants en français, en anglais et en latin. Je porterai des bottes avec des caps d’acier pis un tablier. Je me mettrai les mains dans la terre, tous les jours. En ce sens, je crois que je suis en train de me faire un postdoc sur mesure, sans me soucier du titre que porte cette chose que je suis en train d’entreprendre pour développer ma pensée, pour pouvoir écrire, pour me sentir vivante. Il y a un moment dans la vie où il faut cesser de dire que les choses devraient être autrement. Oui, c’est le moment où il faut faire son propre chemin pour mieux agir dans le monde avec ce qu’on est et avec ce en quoi on croit.

Expédition « vivarium de mousses » @ Mont Rigaud

C’est l’idée de l’ami (dont je ne connais pas le nom) d’une amie (l’autre conquistadora) et je trouvais ça tellement chouette que j’ai eu envie de le faire. Il s’agit de trouver un morceau de tronc d’arbre avec de la mousse dessus, de poser le morceau dans un aquarium, puis d’observer ce qui se passe au fil des jours.

J’ai trouvé un aquarium usagé sur Kijiji et nous sommes passé.e.s le chercher avant le départ pour notre petite expédition. Quelle ne fut pas ma joie de constater que celui-ci venait avec deux gros sacs de gravier rose fluo!

On s’est ensuite rendu.e.s au Mont Rigaud. C’est à trente minutes de Montréal, c’est gratuit et le sentier est vraiment beau avec ses installations funky pour le vélo de montagne. On entendait les oies sauvages criailler alors qu’elles préparaient leur migration. Il devait y en avoir des centaines, c’était impressionnant. Les enfants se sont mis à la chasse aux mousses. On cherchait des roches et un bon morceau de bois sur lesquels il y aurait différentes sortes de mousse et, pour être plus précise, pas seulement de la mousse, mais aussi du lichen, des sphaignes et peut-être même du lycopode ou des prêles. Pour cela, il fallait sortir du sentier battu et explorer avec précaution là où les pieds n’avaient pas mis en péril la vie des petits organismes!

On a ramené le tout à la maison, puis on a arrangé l’intérieur de notre aquarium devenu vivarium avec quatre roches et un morceau de bois. Une des roches ne contient ni mousse, ni lichen : c’est parce qu’elle était en forme de cœur, voyez-vous, et que mes enfants la voulaient ABSOLUMENT. Nous avons arrosé un petit peu le tout. J’ai refermé l’espace où se trouve normalement le filtre de l’aquarium avec du tape pour que la condensation fasse le reste du travail.

Depuis samedi, comme de véritables néophytes enthousiastes, on note nos observations et on essaie d’identifier les petites choses et les phénomènes dans le livre de Michel Leboeuf: Arbres et plantes forestières du Québec et des Maritimes; on essaie de comprendre comment ça marche sur le site Web des cigales. Non seulement c’est passionnant pour les enfants (bon, pour nous aussi!), mais en plus, c’est magnifique avec la lampe intégrée dans le top de l’aquarium. Le gravier rose fluo fait un superbe contraste avec les différents tons de vert de ces organismes en fructification. De la belle déco naturaliste.

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Conquistadoras de l’inutile [Traversée de Charlevoix]

On soupait ensemble cet été avec nos petites familles respectives et je lui ai lancé spontanément quelque chose comme « Hey! Viens-tu faire la Traversée de Charlevoix avec moi cet automne? » pis elle répondu avec enthousiasme « BEN OUI! ». On a organisé ça à distance, elle à partir de Gaspé, moi à partir de Montréal; on a paqueté nos affaires pis on l’a faite (certificat à l’appui et j’en suis presque aussi fière que mon Phd ;))

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Pour ceux et celles qui ne connaissent pas la Traversée de Charlevoix, ça représente une semaine de marche dans le back country de cette magnifique région du Québec. Ça se fait aussi en ski de fond et en vélo de montagne. Il y a plusieurs forfaits, le moins dispendieux étant celui de partir en autonomie. On porte alors sur son dos ses bagages, toute sa bouffe et ce qu’il faut pour traiter l’eau des lacs, des rivières, des ruisseaux. On a choisi cette option parce que c’est le fun, ce genre de petit défi et on a payé l’extra pour qu’ils amènent mon pick up à la sortie du sentier.

On dort dans des refuges qui sont super bien situés et vraiment chouettes avec leur poêle à bois et leurs lumières au propane. C’est une bonne manière de ne pas avoir à gérer le froid all the way comme en camping parce que maudit qu’il faisait frette la semaine dernière (notez les paysages hivernales ci-bas)! On superposait les couches dès qu’on s’arrêtait pour manger: laine mérinos, polar, doudoune, imper (dans cet ordre). On a eu de la neige et de la pluie verglaçante sur 10 km où l’on négociait chacun de nos pas. La difficulté d’une longue randonnée est souvent moins liée aux dénivellations qu’aux conditions météorologiques et, pour ça, on a eu de beaux défis.

Le raid, comme on l’appelle, s’étend sur 105 km. La première journée, on n’en fait que cinq, puis ça s’équilibre entre 15 et 21 km par jour (c’est surtout du 20km, en fait). On traverse le superbe Parc national des Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie. Lorsque la brume ne nous donnait pas l’impression de marcher sur la lune, les sommets nous offraient des vues imprenables sur les montagnes.

Je ne peux m’empêcher de parler de l’omniprésence des lignes d’hydro, des immenses pylônes électriques que l’on suivait tout au long de notre parcours (on en devient presque frustrée de ne pas avoir accès à l’électricité ;)). M’enfin, c’était plus cocasse qu’autre chose ce « Wow, comme c’est beau…Oh! Mais regarde, encore les lignes d’hydro! » chaque fois qu’on prenait le temps de regarder le paysage.

Lorsqu’on s’aventure hors des parcs nationaux (où la nature semble intacte), il devient évident que la forêt appartient à l’industrie, à la chasse et aux installations hydroélectriques. Je pense que c’est bon de voir les vraies affaires, d’en prendre conscience. Pour le reste, le sentier est bien balisé. Les petits ponts sont un peu fatigués par endroits, donc on a vraiment eu les pieds dans la bouette, mais ça faisait partie de l’aventure!

Il y a eu ces moments de grâce : un orignal qui s’enfuit à pleines pattes sur le sentier, un castor qui navigue dans son système de mini-lacs avec sa branche entre les dents ou encore un lièvre planté devant le refuge et à qui j’ai refusé de donner ma seule carotte. La nuit, en sortant dehors pour aller aux toilettes (entendre : bécosse), le ciel, dépourvu de la pollution lumineuse qui contamine dorénavant même les campagnes les plus reculées, était spectaculaire.

L’aventure s’est terminée devant une poutine à Sait-Siméon (la courte existence de cette poutine fut de 30 secondes), en attendant le bateau de mon amie qui repartait pour Gaspé. Je ne sais pas grand chose dans la vie, mais je sais que c’est euphorisant de marcher toute la journée dans les montagnes et le froid pour s’endormir près d’un poêle à bois après une petite séance de yoga et un bon repas SURTOUT PAS LYOPHILISÉ*. Tout au long de cette aventure, je me rappelais cette citation du très bon documentaire 180 degrees South où on parle du grimpeur comme d’un « conquistador of the useless ». Voilà ce que nous étions pour une semaine : des vraies de vraies conquistadoras de l’inutile!

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*Je suis anti-repas-lyophilisé et je rédigerai prochainement des billets sur les repas plein air faits maison, déshydratés ou non, mais légers pour le transport et qui donnent de l’énergie plutôt que l’impression de s’injecter du sel directement dans les veines.